Journal de Marie Bashkirtseff

Pendant que je prenais ma leçon de peinture j'entendis chez Walitsky dont la chambre est à côté du studio, une voix d'homme parlant russe. Je frappais à la porte.
- On ne peut pas entrer, dit Walitsky, je suis déshabillé, c'est M. Issaïevitch qui est arrivé.
Je ne fus nullement surprise car ma tante nous a écrit qu'il était à Nice et viendrait à Rome. Qui est Issaïevitch ? Paul Issaïevitch est le neveu de Domenica, c'est-à-dire le fils de son frère. Il y a de cela huit ans à Kharkow il était étudiant, venait en qualité de parent tous les jours chez nous, était taquiné par Walitsky qui ne faisait qu'arranger des scènes entre lui et un autre jeune homme, le fils du professeur de chant de ma mère, qui en sa qualité d'Italien était reçu partout. Paul était excessivement laid, nez large, teint insignifiant, petit de taille, mais faisait les délices des demoiselles, surtout d'Oga Joukowsky la sœur aînée de Marie dont mon frère était amoureux.
A présent Issayevitch est chargé des commissions particulières de la chancellerie du général-gouverneur de Vilna. Il a vingt-sept ans.
- Eh bien, dis-je à Walitsky, ouvrez-moi.
- Non, je ne peux pas, je vais vous l'envoyer.
- C'est ça.
Je le reçus sans me lever et de la manière d'une reine qui reçoit ses courtisans habituels, une reine bienveillante et simple.
- Je n'ai pas besoin de me présenter, dit-il, vous me reconnaissez ?
- Oh ! oui, je vous reconnais, c'est moi qu'on ne peut plus reconnaître.
- On me dit que vous faites des merveilles en peinture, en chant, en tout.
- Grâce à M. Katorbinsky j'avance beaucoup, oui.
[En travers: Je croyais vraiment que je faisais de la peinture.]
- Je ne vais pas vous gêner davantage.
- Ça ne fait rien, ou bien, allez à présent, nous nous reverrons.
Quand maman et Dina furent rentrées de l'église on vint encore dans mon studio et on se mit à causer de Nice, de Yourkoff et de Nina.
Issaïevitch porte de la barbe, il est un raisonneur, comme on dit en Russie, il a un immense espoir, ou veut avoir l'air d'avoir un immense espoir dans son avenir; habillé à la dernière mode, ses bottes craquent (élégance russe) et sa chemise est blanche et raide. Au fait c'est un garçon d'esprit et avec l'âge il est devenu beaucoup moins laid. Et puis c'est un parent, on montera à cheval avec lui.
Après plusieurs tours au Pincio et en entrant sur le Corso j'ai vu Torlonia, à pied avec un autre. Comme j'étais assise sur le devant j'aurais pu le voir tout le temps, car il allait dans le même sens que nous. Mais à force de le chercher je ne l'ai salué que quand il avait déjà remis son chapeau sur la tête.
Voilà trois fois que j'ai l'air de me détourner. Ecoutez ! je ne sais pas si j'aime cet homme, je sais seulement que quand je pense à lui pendant deux minutes de suite ou quand je le vois, je deviens comme enragée, je voudrais tout briser et m'enfuir au bout du monde ! C'est l'effet que me faisait l'autre duc.
Tout cela fait que je vais à dîner soucieuse et finis par amuser notre coin en racontant, au moment où on servait des fèves, que Pythagore prétendait qu'elles avaient des âmes, et en disant plusieurs autres choses qui font rire.
Mais au fond je suis tourmentée par Torlonia. Oh ! que l'expression russe: avoir un chat dans le cœur, est juste. J'ai un chat dans le cœur. J'ai toujours une peine incroyable à me persuader qu'un homme que j'aime peut ne pas m'aimer.
- N... n'en parlons pas ! Je voudrais bâtonner Torlonia. Quelle folie, cet achat de chevaux ! Je ne m'attendais pas à une présentation. J'ai parlé de ses chevaux pour lui donner l'idée d'être présenté, femme absurde ! Comme si un homme avait besoin qu'on lui donna de pareilles idées s'il était intéressé ou si je lui plaisais !
Enfin, je suis très sage en théorie, et je fais bien des fautes en pratique. Je ne m'attendais pas à ce que Torlonia fût présenté si vite, à l'instant.
[En travers: J'espère que vous pensez ce que je dis de Torlonia comme je l'écrivais, c'est-à-dire en riant. Je faisais l'enfant en écrivant, sans songer qu'on pouvait croire que c'est vrai.]
Je n'ai pas demandé de me le présenter, je n'ai fait que le désirer. D'ailleurs j'ai tant écrit ici, vous pouvez juger.
Mais que voulez-vous qu'on fasse à cet homme puisque je ne lui plais pas !
Je dis cela en réponse à un millier de protestations, de plaintes, de doutes qui s'étouffent et veulent déborder sur le papier.
Chaque fois que je me regarde dans la glace je deviens incrédule, nerveuse, fâchée ! Car je me dis: tu as beau faire, sois dix fois plus jolie et tu n'y feras rien. Puisque tu ne lui plais pas ! Si tu devais lui plaire ce serait déjà fait.
O enrageante vérité !
0 abominable conviction !
C'est la résistance qui m'irrite ! C'est l'impossible qui me fait bouillir, rager et me coucher par terre en proie... à un tas d'amères réflexions !
A présent que j'ai décrit mes ennuis je me sens mieux.
C'est ce soir que Pietro doit venir. Ce soir ou demain. J'aime mieux ce soir, je vais l'attendre pour être désappointée.
Mme de Senarclens (la grosse baronne) est chez nous, il est neuf heures je vais m'habiller.
A dix heures comme cette dame partait, entraient Plowden, puis Paul et Walitsky. On a eu une conversation générale sur les droits pour être admis à la cour de Russie, sur les instituts des demoiselles nobles et sur des choses diverses, toujours du même genre.
Pietro n'est pas venu, c'est ce soir seulement qu'il sort du couvent. J'ai vu son dégoûtant clérical, cet hypocrite frère, Paul Antonelli, voilà un être à écraser ! petit, noir, jaune, vif, hypocrite et jésuite !
Si l'affaire du couvent est vraie, il doit la savoir; et comme il doit en rire de son petit air fermé, comme il doit le raconter à des amis ! Pierre et Paul ne peuvent pas se souffrir. Il me semble qu'on opprime mon Antonelli, que ses frères si religieux lui font du tort auprès du vieux comte.
Enfin Pietro a encore jusqu'à demain soir. Maman a parié avec lui qu'il ne reviendrait pas samedi. Nous verrons qui gagnera.
Issaïevitch a passé la journée avec nous et nous avons été ensemble aux vêpres.
La mort du malheureux, du bon, Yourkoff ne provoque chez tout le monde qu'un froid, "tant mieux", et un pieux "cela vaut mieux ainsi pour les demoiselles Sapogenikoff".
Il y a des âmes charitables qui viennent pour la consoler, tenir ce langage à Nina. Ma tante en est révoltée. Et ce sont des canailles dépravées comme la Boutowsky qui entretient le journaliste Chaussade parce que personne ne le veut plus ! Je suis loin d'approuver Nina mais je dirai comme Bihovetz: "Puisque cette position est acceptée par le mari, nous n'avons rien à dire".
Ma tante me presse de revenir. "Est-il possible, écrit-elle, que Marie ne veuille plus revoir Soroka qui a tout perdu, même son pantalon et son cocher Hélène I". Si elle ne revient pas à présent, continue-t-elle, elle ne le verra plus, car le drapeau de la tour ne flotte plus, le château est ouvert aux visiteurs et Soroka se promène en fiacre, aussi misérable que possible".
Ne suis-je pas prophétesse ? Souvenez-vous de la prédiction de Cassandre et de la complainte de Girofla.
Pauvre Audiffret, il pourrira.
J'ai fait l'anagramme de Pietro Antonelli, j'ai trouvé lettre pour lettre: Il étonne l'apôtre. Malheureux Pietro ! Qu'en a-ton fait ! Ces maudits jésuites l'ont empoisonné ou étouffé ou noyé dans le Tibre.
J'aurai patience jusqu'à demain soir, après quoi je m'abandonne au désespoir.
Non, écoutez ! Pietro, où que tu sois, dans ce monde ou dans l'autre, écoute-moi. Je veux te faire sentir par la force de la volonté que je pense à toi et que je te regrette et que je déteste ceux qui te persécutent ! Mon cher ami, mon meilleur souvenir de Rome.