Journal de Marie Bashkirtseff

Après-demain je verrai Pietro ! On dirait que je l'aime à en juger par mon impatience.
Une considérable émotion a été produite ce matin par la réception de la lettre ci-après. [La lettre manque dans ce manuscrit.]
Je ne me donne pas la peine de la traduire, car si je deviens célèbre et si mon journal devient la propriété du public après ma mort bien entendu on saura trouver des traducteurs et des metteurs en ordre. Dans ce cas je prie et j'ordonne au besoin de ne pas imprimer mon journal avec des commentaires, mais tout simplement. Tout est par ordre et très clair, on n'aura donc besoin que de traduire ce qui n'est pas en français et de corriger l'orthographe. Mais tout cela m'éloigne de mon sujet, de la lettre.
Certes il pourrait ne pas dire ce qu'il dit, mais il dit mortellement vrai, et je m'étonne de voir qu'un homme que je connais à peine ait les mêmes opinions et la même manière d'envisager les choses que moi. Il a touché si juste toutes mes cordes extra-sensibles que je n'ai plus rien à dire ici. Lisez cette lettre et vous saurez tout. Il espérait peut-être une réponse impertinente de Marie Baschkirtseff, offensée et blessée par sa famille, mais je ne veux pas me quereller avec lui, je vais en Russie et il m'est nécessaire d'être bien avec lui:
"Je vous remercie beaucoup, cher père, pour votre bonne lettre. Je sais très bien que tout ce que vous dites est pour mon bien mais je tiens à vous faire revenir sur certaines choses, sur les fausses idées que vous vous faites de ma position et de ma vie.
Certes ma position n'est pas ce qu'elle devrait être mais elle est loin d'être ce que vous pensez. D'abord et avant tout je veux faire savoir que je ne vis pas dans la maison de qui que ce soit. Je vis chez moi ou chez ma mère ce qui est parfaitement la même chose. Quant à ma mère elle est indépendante et chez elle. Voilà le principal expliqué. A présent aux futilités. Que voulez-vous ! Je suis futile, et je ne veux pas laisser la plus petite chose à l'état de doute.
Vos paroles concernant les amis de la table d'hôte me blesseraient si je ne les attribuais pas à votre parfaite ignorance de ma personne, de notre genre de vie et de notre cercle de connaissances. Il est peut-être au-dessous de moi d'expliquer cela, mais "j'aspire à descendre" pour le moment. Nul plus que moi est ennemi des connaissances de hasard; nul plus que moi est sévère pour ces choses, il me paraît étrange de devoir le dire, tant il me semble qu'on me connaît. Vrai, il est impossible de m'ignorer aussi complètement que vous m'ignorez.
Enfin, brisons-là.
Il ne m'appartient pas de juger qui que ce soit, mais je vais vous juger en une chose: Pourquoi tâcher de dire tant de choses blessantes dans une lettre aussi courte ? Je ne me fâche pas, je fais mes observations, voilà tout. S'il y a des torts, s'il y a des aigreurs à dire, ce n'est pas moi qui les dirai. Je tiens à conserver une certaine amitié entre nous et je veux faire preuve du meilleur caractère du monde.
Assez d'explications, je les déteste tout en admettant leur nécessité.
Nous pensons aller en Russie. Si l'état de santé de maman ne lui permettait pas de venir, je viendrai seule. Et puisque cela vous fera plaisir j'irai vous voir, vous et Paul.
Est-ce vrai qu'il ait changé ? De caractère, je veux dire. Je l'avais presque maudit pour sa conduite. Quand commencera la saison à Poltava ? Je tiens à voir cette ville dans toute sa splendeur. Au revoir, aimez-moi et pensez à moi.
Votre fille dévouée, quand même."
Je crois que je n'ai rien dit de trop.
Maman a écrit ce que je ne pouvais pas écrire et ce qu'il fallait absolument écrire.
Mon journal soulage mon pauvre cœur !
C'est l'Annonciation aujourd'hui et nous étions le matin à la messe, après nous avons reçu cette lettre, ensuite je me suis reposée et nous sommes allés faire de la poussière à Borghése, au Pincio, au Corso. J'ai vu Torlonia dans la voiture de Mme Leghait. Nous nous sommes passés si vite que je n'ai pas vu s'il m'a saluée. Je ne me suis pas retournée, peut-être aurais-je vu. Mais je ne me suis pas retournée et j'en suis restée misérable pour toute la journée. Et je suis venue à mon journal le priant de soulager mon cœur. Cœur vide, triste, manqué, envieux, malheureux !
Encore un hiver de perdu. A Rome comme à Nice je me suis faite connaître de vue comme un chien rouge. Et à Rome comme ailleurs on demande:
- Qui est celle-là ?
- C'est une Russe.
- On ne la voit pas dans le monde.