Journal de Marie Bashkirtseff

— Quel malheur ??
— Un très grand.
— Lequel.
— Je ne peux pas dire, mais c'est un bien grand malheur.
Je n'ai presque pas besoin qu'il me le dise, je devine le bien grand malheur. Une conversation avec le vieil Antonelli. Je voudrais savoir à qui ils se sont adressés pour des renseignements.
Bigre, bigre, j'ai besoin de parler avec Pietro. J'ai besoin de lui demander bien des choses, car il ne convient pas que cette saie incertitude dure plus longtemps. Ma position est fausse. Accepter ou refuser sera mon affaire, mais il faut que les choses soient faites convenablement. Il est au-dessous de moi de traîner plus longtemps ainsi, il vient s'amuser, et son père ne veut pas consentir. Il faut lui parler. Où ? Comment ? D'ailleurs c'est à lui de me demander cette entrevue. Il me semble qu'il ne m'aime plus, je suis jalouse de tout le monde.
Ce pauvre Yourkoff ! Il n'avait que trente-six ans.
Il m'a tant regardée ce soir. J'étais mise et coiffée trop... vous comprenez ? Il rêvera de moi cette nuit. Vous comprenez ? Je parie que oui.
— Je ne vous aime pas, lui ai-je dit avant-hier, mais je vous souffre et c'est bien assez.
— Non, ce n'est pas assez, je ne veux pas être souffert !
— Que voulez-vous donc ?
— Je veux être aimé.
— Ah, ha !
Pietro n'est pas un petit jeune homme. Je me suis trompée sur son compte, il se dessine de plus en plus, et je commence à avoir une certaine considération pour lui.
Un soir seulement il ne m'a pas dit: je vous aime, et il me semble qu'il ne m'aime plus. Je hais le vague dans de pareils cas, et je suis jusqu'au cou dans le vague pour le moment.
Toute la nuit je n'ai fait que rêver de Torlonia, de sorte que lorsque mon modèle vient je suis incapable de peindre.
Le rêve a commencé de me rendre misérable et maman a achevé. J'eus la bêtise d'aller chez elle et bien que malade elle sut tant dire que je suis venue m'enfermer dans ma chambre dans un état d'énervement difficile à imaginer.
C'est sa spécialité d'ailleurs d'enrager les gens.
A présent que je suis seule, enfermée à clef je vais raisonner sur la grande affaire. D'où vient que depuis quelques jours je commence à sentir une certaine fausseté dans ma position ?
Cela vient de ce que depuis quelques jours ma position est fausse. Et pourquoi est-elle fausse ? Parce que Antonelli m'a demandé d'être sa femme, parce que je n'ai pas refusé carrément, et parce qu'il en a parlé à ses parents, parce que ses parents ne sont pas faciles à mener et parce que Visconti a dit à maman ce qu'il a dit. Qu'a dit Visconti ?
— Il faut savoir, Madame, où vous voulez marier votre fille, a dit Visconti après avoir fait l'éloge de la personne et de la fortune de Pietro.
— Je n'ai aucune idée arrêtée, répondit maman, et puis ma fille est si jeune.
— Non, Madame, il faut dire les choses carrément, voulez-vous la marier à l'étranger ou en Russie ?
— J'aimerais mieux à l'étranger car je pense qu'à l'étranger elle serait plus heureuse puisqu'elle y a été élevée.
— Hum, bien. Il faut aussi savoir si toute votre famille consentirait à la voir mariée à un catholique, et à voir les enfants qui proviendraient de cette union de la religion catholique ?
— Notre famille verrait avec plaisir tout ce qui pourrait rendre heureuse ma fille.
— Et quels seraient les rapports de votre famille avec la famille du mari ?
— Mais je pense que ce serait d'excellents rapports, d'autant plus que les deux familles se verraient rarement ou pas du tout.
— Pierre Antonelli est un charmant jeune homme et qui sera très riche, il est même inutile de parler de cela, puisque c'est une chose connue qu'il aura une magnifique fortune, mais le Pape se mêle de toutes les affaires des Antonelli, et le Pape fera des difficultés.
— Mais, Monsieur, pourquoi dites-vous cela. Il n'y a pas question de mariage. J'aime beaucoup ce jeune homme mais comme un enfant et pas comme un gendre futur.
Voilà à peu près tout ce que j'ai obtenu de la mémoire de Madame ma mère.
Les Antonelli se cabrent. Fort bien. Ils font bien car du moment qu'ils [se] cabrent je deviens docile. Voilà mon fichu caractère. Il serait très raisonnable de partir, d'autant plus que rien ne sera perdu pour être remis à l'hiver prochain. Je juge d'après moi et cela me fait craindre l'absence. Loin des yeux loin du cœur.
Mais non, il m'aime tout à fait.
- Je sais, dit-il en se levant après une dizaine de froideurs de ma part, je sais que c'est un grand malheur d'aimer à vingt-trois ans, et d'avoir dès cet âge toute sa vie bouleversée et empoisonnée. Je ne parle pas des petits amours qu'on éprouve vingt fois, mais le grand, le seul, le vrai ne devrait pas commencer à vingt-trois ans, surtout lorsqu'il est malheureux.
Sale incertitude, ennuyeuse attente ! Il doit sentir lui-même que cela ne peut durer.
Il faut partir ! Dès demain je commence à m'y préparer, c'est-à-dire à aller visiter les merveilles romaines que je n'ai pas encore vues. Oui, mais ce qui me chiffonne c'est que l'opposition ne vient pas de notre côté mais bien du côté des Antonelli. C'est laid, et ma fierté se révolte.
Quittons Rome. Mais qui me dit qu'il y a opposition ? Tout, pardieu ! Les demi-paroles de Pietro plus que tout.
Le Pape, le cardinal Antonelli avoir à faire, quoiqu'in-directement, avec eux, me plait. Si nous ne pouvons pas faire autre chose, faisons des scandales ou du moins semons la discorde. Pietro n'est pas un agneau, et quand il vient il veut bien. Il me veut, cela va faire du tapage parmi les prêtres. Pourquoi s'opposer à ce mariage ? La religion. Bah ! Pourvu que les enfants soient catholiques, le reste importe peu. Je voudrais que maman amène Visconti à reparler de la chose. Je lui donnerais mes instructions. Toute cette affaire n'est pas claire.
C'est dégoûtant, parole d'honneur. Les difficultés m'excitent; rien ne serait plus facile que d'épouser l'homme et braver tout. Mais je ne veux rien braver, voilà le difficile. Je veux que tout soit fait convenablement. En vérité, l'amour de Pietro m'a fait penser que le Pape et les Antonelli n'étaient que des faquins. Tu te trompes, ma fille. Je le vois, pardieu, bien à présent.
J'attends un coup décisif. J'attends et je m'irrite peu à peu, et quand je serai irritée je... je ne ferai rien du tout, et que puis-je faire ?
Visconti a dit plus que je ne pensais.
— Quant au parti, dit-il, il est très beau sous tous les rapports, mais je dois vous prévenir que le Pape ne permetterà pas.
— Mais je vous assure, baron, que vous m'étonnez. Je suis loin de songer à un mariage pour mon enfant. Cependant je serais curieuse de savoir pourquoi le Pape ne lui permettrait pas d'épouser la personne qu'il aimerait ?
— Question de religion, Madame, question de religion.
[En travers: Visconti a dù dire simplement que le Pape et les Antonelli ne voulaient pas mais maman m'a redit ses paroles autrement et d'une façon imbécile pour adoucir.]
Je voudrais bien savoir si le vieux papiste a parlé simplement ou bien si ce qu'il a dit est la suite d'une conversation avec les Antonelli ? Sans doute Pietro a parlé. Je ris, je m'amuse, je ne pense à rien de sérieux mais lui et eux, c'est autre chose, ils envisagent la question sérieusement, ils la discutent, ils s'en occupent. Ça me paraît étrange et pourtant c'est très naturel. Il faut faire parler Pietro.
Il m'est très désagréable en vérité qu'on fasse mine de ne pas vouloir de moi quand moi-même je ne veux pas d'eux. Rome est une ville si cancanière ! Tout le monde s'occupe de cela, et je suis la dernière à m'en apercevoir. C'est toujours comme ça.
Je suis allée à Borghése, au Pincio et au Corso avec Dina et Walitsky, maman étant toujours malade. Visconti a été hier et aujourd'hui, il est bien aimable.
J'ai vu le duc Braschi, qui dit-on a un regard, un seul, auquel aucune femme ne peut résister. Sans doute il m'a déjà lancé un quart de regard, car je commence à le trouver beau, lui que je trouvais toujours très laid. Braschi est cousin de z... z... Zucchini.
Non, mais concevez-vous cette audace ! Le Pape ne permetterà pas ! Que veulent-ils donc pour un troisième fils dévergondé, dépravé et que sais-je encore ! Sont-ils fous ! Pensent-ils que j'y tienne ! Bigre non, pas comme parti. Je me mets en fureur à l'idée qu'on veut me reprendre Pietro, mais je veux plus pour moi, et j'aspire à plus de grandeur, Dieu Merci. Si Antonelli était conforme au programme je ne me fâcherais pas, mais un homme que j'ai refusé dans mon esprit comme insuffisant, et pour cet homme on se cabre ! Il faut éclaircir ça !
Je me suis presque grisée, parce qu'avant de rentrer j'ai rencontré Torlonia qui a été très étonné de ne pas recevoir de réponse à son salut, mais je ne l'avais pas vu. Je suis folle de lui, il me fera quitter Rome.
Le seul que je voudrais ne me veut pas ! Mille noms d'un cardinal !
Je fais des caricatures de Torlonia et je suis enchantée quand je réussis la moindre ressemblance. Je l'adore. Trouvez-moi une seule femme qui ne soit pas plus ou moins disposée à en faire autant. Je vous défie d'en trouver une seule ! Je vois bien qu'il est coté parmi les lions; sapristi. Il est adorable, ma parole d'honneur. Partons, puisqu'il me crache dessus, et oublions-le. Oublier ? C'est tout ce qu'il y a à faire, j'oublie facilement, c'est heureux.
[En travers: Comment ai-je pu dire tant de choses de Torlonia ?!!]
Mil ! IIUIIU-k-ICIIieilL !
Bigre. Fi ! que je suis canaille.
Allons en Russie et revenons. Il y aura encore cent Clément et deux cents Antonelli. Chaque fois il me semble qu'un autre que celui du moment ne pourra plus me plaire; je pensais qu'un autre que le Surprenant ne m'intéresserait plus. Vous voyez bien que si. Ne nous désespérons pas et attendons. Toujours attendre c'est à se casser la tête.
Rate du Pape ! je suis irritée. Et maman qui me dit sans cesse:
- Mais il ne t'a pas demandée en mariage ? Mais que te dit-il ?
Je suis furieuse.
Mais attendez un moment, le soir arrive et avec le soir Antonelli, nous le recevons assez froidement à la suite des paroles du baron et d'une foule de suppositions, car depuis ce discours de Visconti on ne fait que supposer.
— Demain, dit Pietro au bout de quelques phrases, je pars.
— Comment ?
— Pour où ?
— Pour Terracina, j'y resterai huit jours je pense.
Voilà un vrai coup de foudre !
— On le renvoie, me dit maman en russe, on le renvoie, je le disais bien, mais quelle honte, je vais pleurer de rage !
— Oui, c'est désagréable, répondis-je de même.
Je crois bien. On le renvoie de moi comme d'une chose malsaine (ah ! chiens de prêtres I).
Vous comprenez bien que c'est humiliant comme tout.
La conversation s'en ressent et j'explique cette froideur subite par l'impression que nous a fait le suicide de Vourkoff. Maman est si offensée et furieuse que son mal de tête redouble et on la conduit chez elle, Walitsky va avec elle, Dina s'éloigne je ne sais pourquoi. D'ailleurs on était tacitement d'accord de me laisser seule avec Pietro pour savoir la sale vérité.
On a plaisanté, on a demandé si c'est pour des dettes qu'on le renvoyait, ou pourquoi etc. etc.
Une fois seule avec lui j'ai attaqué bravement bien que un peu tremblante:
- Pourquoi partez-vous ? Où allez-vous ?
Ah bien oui ! Si vous croyez qu'il m'a répondu aussi carrément que je l'ai questionné vous vous trompez. Je demandais et il éludait de répondre, enfin nous en sommes arrivés à des aigreurs, à des reproches de part et d'autre, et puis il disait:
— Mais comment, vous voulez tout et vous ne faites rien vous-même !
— Sans doute.
Je lui ai expliqué ma personne.
— Quelle est votre devise ? demanda-t-il ?
— Rien avant, rien après moi, rien en dehors de moi !
— Eh bien c'est la mienne.
— Tant pis.
Alors commencèrent des protestations, vraies, tellement vraies qu'elles en étaient difformes. Des paroles d'amour sans commencement et sans suite, des élans de colère de... puis-je dire passion ? Des reproches. Je soutins cette grêle avec autant de dignité que de calme.
— Prouvez-le moi. Dites.
— Demandez-moi tout ce que vous voulez excepté cela !
— Je ne veux rien excepté cela !
— Je n'ai pas confiance en vous. Je vous aime à en mourir, mais je n'ai pas de confiance en vous, vous vous êtes toujours moquée de moi, vous avez toujours ri, vous avez toujours été froide avec vos questions de juge d'instruction. Que voulez-vous que je vous dise, quand je vois que vous ne m'aimez pas et que vous ne m'aimerez jamais !
J'écoutais raide et immobile ne me laissant même pas toucher la main. Je voulais à tout prix savoir, j'étais trop misérable dans cette incertitude assaisonnée d'un million de soupçons.
— Prouvez que vous dites la vérité; dites !
Nous nous sommes levés, nous nous sommes promenés par le salon, je l'ai prié.