Journal de Marie Bashkirtseff

— Moi vous céder ! jamais de la vie ! Je ne vivrai pas jusqu'à une telle humiliation !
— Eh, Monsieur, vous êtes vraiment étrange, vous voulez que j'aime un homme que je ne connais pas, qui me cache tout. Dites et je vous croirai, dites et je vous promets de vous donner une réponse. Ecoutez-moi bien, dites-moi tout, je vous promets après cela de vous donner une réponse, si vous aimez vous consentirez si non, allez-vous en, ne jouissez pas du spectacle que je vous donne, ne vous réjouissez pas de voir une femme vous prier. Vous ne m'aimez pas... Taisez-vous ! On ne peut pas voir la femme qu'on aime s'humilier comme je m'humilie !
— Mais vous vous moquerez de moi si je vous le dis, vous viiiipichez que c est un tel secret, vous le dire c'est me dévoiler tout entier, il y a de ces choses tellement intimes qu'on ne dit à personne au monde I
- A personne au monde, d'accord, mais on les dit à celle qu'on aime, dites, je vous en prie, dis-je en mettant mes mains dans les siennes et en m'approchant de lui avec autant de câlinerie réservée que possible. Je ne vous ordonne pas, je vous prie.
- Si vous ne m'ordonnez pas c'est que vous n'avez pas le droit, mais si vous aviez le droit vous ordonneriez, je le sais. J'ai un affreux caractère, le vôtre est comme le mien, c'est pour cela que nous ne sommes jamais d'accord, personne ne veut céder, personne ne veut s'humilier. Vous ne pouvez pas aimer, vous êtes de glace !
— Je vous assure que pas, dis-je en souriant doucement dans sa figure et en lui abandonnant tout à fait mes mains. Allons, dites, vous devez tout me dire.
— Je vous le dirai, mais vous vous moquerez de moi !
— Je vous jure que non.
— Vous jurez ?
— Je jure.
— Vous ne le direz à personne ?
— A personne, je le jure. Dites, j'attends.
Après bien des promesses de ne pas rire et de ne raconter rien à personne il me l'a dit enfin !
L'année passée à Vicenza étant soldat, il fait trente-quatre mille francs de dettes. Depuis qu'il est retourné à la maison, c'est-à-dire depuis dix mois, il est en froid avec son père qui ne voulait pas payer. Enfin, il y a de cela quelques jours, il fit semblant de partir en disant qu'il était trop maltraité à la maison. Alors sa mère vint lui dire que son père payerait les dettes, à condition qu'il mènerait une vie sage et pour commencer et avant de se concilier avec "tes parents, tu dois te réconcilier avec Dieu !" Il ne s'est pas confessé depuis longtemps. En un mot il va se retirer pour huit jours dans le couvent de San Giovani e Paolo, Monte Celio, près du Colisée. J'eus assez de peine pour rester sérieuse je vous assure. Pour nous cela semble baroque mais c'est tout naturel chez les catholiques de Rome, voilà donc le secret ! Il m'a assez tourmentée.
- Mais si vous me trompez ! dis-je, si vous avez inventé cela !
Et je m'appuyai à la cheminée en détournant la tête et les yeux qui étaient, diable sait pourquoi, pleins de larmes. Il s'appuya à côté de moi et nous sommes restés pendant quelques secondes sans dire un mot et sans nous regarder. La glace était rompue, mes mains dans ses mains et mes yeux dans ses yeux, nous sommes restés une heure, debout, à parler de quoi ? D'amour pardieu ! Je sais tout ce que je voulais savoir, j'ai tout tiré de lui, en me laissant baiser la main, gauche et appuyant la droite sur son épaule. Tout me semble permis avec lui, il me semble un des nôtres, un parent.
Il n'a pas parlé à son père, il n'a eu aucune conversation sérieuse me concernant. Il en a eu une mais ça a été par rapport au couvent. Ce malheur que lui a porté le Pape, c'est les huit jours du couvent, aujourd'hui seulement il s'y est décidé. Mais il a tout dit à sa mère, il m'a nommée.
— D'ailleurs, dit-il vous pouvez être sûre que mes parents n'auront rien contre cela, il n'y a que la religion, mais ça !
— Je sais bien qu'ils n'auront rien contre, et ils ne peuvent rien avoir, car si je consentais à vous épouser, c'est vous qui seriez honoré et non pas moi !
J'ai soin de me montrer sévère, même prude, et d'exposer des principes de morale d'une pureté abracadabrante, pour qu'il raconte tout cela à sa mère, puisqu'il lui dit tout. Il m'a demandé cent fois si je l'aimais.
— Un peu ? demandait-il.
Je ne répondais rien. Il ne m'a jamais parlé comme ce soir.
— Je vous aime, je vous adore, je suis fou, dit-il fort bas et fort vite, m'aimez-vous, un peu ? Dites !
Et il me prit la taille et m'approcha de lui sans que je m'en aperçoive, d'ailleurs j'ai toutes les peines du monde à trouver cela inconvenant, avec lui tout me semble très naturel.
Je vous ai tout dit, je n'ai plus aucun secret de vous, je suis tout à vous, aimez-moi au moins un peu.
— Et si je vous aime qu'est-ce qui en résultera, à quoi cela servira ?
— A nous rendre heureux, parbleu !
— Je ne puis me décider moi-même il y a les pères et les mères.
— Les miens n'ont rien contre; je puis vous le garantir !
— Nous verrons.
— Un baiser, dit-il si bas que je l'ai à peine entendu, donnez-moi un baiser, un seul.
Et cela avec des yeux qui vous mettraient le diable au corps.
— Et quelle bêtise ! dis-je tout haut pour ne pas m'alourdir je n'embrasserais pas même mon fiancé.
— Soyons fiancés.
— Pas si vite, qu'avez-vous dit à votre mère, comment lui avez-vous parlé ?
- Je lui ai dit que voilà, enfin non, voilà, vous avez tant désiré que je me marie, eh bien j'ai trouvé quelqu'un que j'aime et je veux me marier à présent et vivre comme il faut. Et ma mère m'a répondu qu'il fallait beaucoup penser avant de faire un pas si sérieux et toutes sortes de choses.
— C'est très naturel, et à votre père, avez-vous parlé ?
— Non.
— Je vous demande cela parce qu'on en parle en ville, on en a parlé à maman qui a été très fâchée de cela.
— Qui a parlé, Rossi ? Un monseigneur ?
— Oui, un monseigneur. Mais vous, vous n'avez rien dit à votre père ?
— Rien je vous jure, mais ma mère lui a sans doute parlé.
Il est plus de deux heures, je ne finirais jamais d'écrire si je disais la moitié seulement. Et puis c'est bète, on ne peut écrire que les choses dures, quant aux choses douces elles ne peuvent pas s'écrire, et ce sont les seules choses qui soient amusantes à lire.
Dimanche à trois heures je serai en face du couvent et il se montrera à la fenêtre en s'essuyant la figure avec un linge blanc, pour que je ne me trompe pas.
— Mais comment, dit-il, pour y aller il faudra expliquer, demander au cocher et on vous demandera pourquoi !
— Non, non, je m'arrangerai, personne ne se doutera de rien, je consulterai un guide pour dissimuler, soyez tranquille.
A grand peine il s'en va après m'avoir baisée cent fois la main. J'ai été bonne, tendre même, son amour a déteint sur moi.
Il ne promet pas d'aimer toujours, mais je puis vous signer une garantie d'un an pour le moins si je ne l'épouse pas. C'est beaucoup un an quand on a vingt-trois ans et quand on n'est pas aimé.
De suite je cours calmer l'amour-propre blessé de maman, je raconte tout, tout, en riant pour ne pas paraître amoureuse. Pour le moment assez, au fur et à mesure que je me souviendrai je raconterai. Je suis tranquille, heureuse, surtout heureuse et fière devant les miens qui avaient déjà abaissé les queues et les oreilles.
Il est tard vraiment, il faut dormir. Je regrette à présent de ne pas l'avoir embrassé; après le couvent cela vaudra mieux, mais non, c'est inutile, quand je serai tout à fait décidée de le ficher au diable je lui donnerai un baiser comme fiche de consolation.
Il m'est cher à présent, je l'ai retrouvé, il me semblait déjà perdu. On aime bien plus la chose qu'on retrouve, la chose qu'on a cru perdue. Je parle atrocement, je suis endormie.
Avec mes lettres aux moines de Cimiez, et à force d'habiller Emile du froc, j'ai trouvé un vrai moine ici. C'était un pressen-timent. Frère Pierre de la Misère et corde .
C'est une fameuse preuve d'amour que de raconter ce qu'il m'a raconté. Je n'ai pas ri, j'ai dit que c'était très bien. Il m'a priée de lui donner mon portrait pour l'emporter au couvent.
— Jamais, Monsieur, une pareille tentation !
— Je penserai tout de même à vous tout le temps !
Est-ce assez ridicule ces huit jours de couvent ! Pauvre Pietro ! Que diraient les amis du Caccia-Club, s'ils savaient cela ! Que dirait Torlonia, que dirait Pandola, Cesaro, Zucchini I Pauvre enfant. Je ne le dirai jamais à personne. Maman, Dina et Walitsky ne comptent pas, ils se tairont comme moi. Pauvre Pietro, au couvent ! C'est cocasse. Et s'il a tout inventé ? Tigre et hyène ! Non pourquoi inventerait-il une chose si ridicule. C'est que dans notre siècle cela me paraît si énorme, si incroyable que je ne peux pas y croire.
J'ai fini avec le Vatican, j'ai tout vu, tout admiré, tout approuvé. Je voudrais avoir le Vatican. Un tel assemblage de trésors ne peut être imaginé, l'esprit en est confondu.
J'ai manqué au rendez-vous. Je devais être entre deux et trois heures au Pincio pour y voir le malheureux ermite. Il a sans doute été très désappointé ! Je l'ai fait exprès, s'il m'a trompée il l'a mérité. Je doute de tout ! A présent il me semble qu'il s'est moqué de moi. C'est affreux un pareil caractère. Je n'ai confiance en personne, tous les hommes sont des canailles, il faut en changer comme des gants. Je faisais cette réflexion en descendant à six heures du Pincio. Je pense qu'il ne faut pas renvoyer un amoureux seulement pour le plaisir de le chasser, il faut laisser aller les choses; cependant dès qu'on commence à voir un certain abandon et un certain éloignement il faut s'empresser de le mettre à la porte tant pour avoir le dernier mot que pour le retenir, car c'est le seul moyen de le retenir.
Qu'est-ce que tu en sais, enfant entichée par quelques succès ? Ce que j'en sais, bigre, tout. Pour ces choses-là il faut un peu d'expérience et beaucoup d'aptitude et on est ferré. Je suis assez savante à présent, dans quelque temps je me trouverai plus savante encore mais cela ne prouvera pas que je ne l'aie pas été à présent.
Je m'étais disposée à passer une soirée en peignoir, mais Plowden est venu, et cela aurait mauvais air de ne pas me montrer. En entrant au salon j'ai trouvé que nous avions plus d'un visiteur. Le second était... je vous le donne en mille comme la fichue-Sévigné, Bruschetti. Je n'ai parlé qu'à Plowden.
— Il veut répéter sa proposition, me dit l'Anglais.
— Il aura tort, répondis-je, je m'étonne comment il vient.
Plowden m'a priée de ne pas me marier jusqu'à l'hiver prochain, parce que: "I love you Et de trois !
— Mais qui est amoureux de vous, dit-il, c'est Antonelli.
— Quelle plaisanterie.
— Non, je vous assure, et il vous fait la cour; seulement à sa façon.
— Vous savez ses façons ?
— Oui, enfin, comme il fait la cour aux autres, il n'est jamais sérieux Antonelli, je sais ses façons d'après la manière dont il fait la cour à... à tout le monde enfin.
Vous comprenez la pierre dans le jardin d'Antonelli ?
Mais cela m'est égal ! Je ne me fiche pas mal de ces gens-là. J'ai vu Torlonia sur le Corso, il marchait avec le baron de Saint-Joseph, un Napolitain assez laid. Je ne plais pas à Torlonia, faut-il le répéter sans cesse ! Fichu magnétisme ! Pauvre Pietro ! En froc, dans une cellule, enfermé ! Quatre sermons par jour, une messe, des vêtements, des matines ! Je ne puis m'habituer à croire à une chose aussi étrange. Je crois que je m'ennuyerai sans lui.
[En travers: Si je pouvais croire pour sür qu'Antonelli fait vraiment la cour à beaucoup de monde et se moque de tous, je serais contente. Ça le pose et me fait plus d'honneur.]
Est-il donc possible que Torlonia ne m'aime pas ! Vous le voyez, c'est très possible. C'est très laid. Brutto !
On a expulsé Fanny Lear. Le comte Mirafiori, qui est marié à la sœur du comte de Larderei, s'est trop compromis avec elle et le Roi, en bon père, a fait appeler Fanny Lear chez le ministre qui l'a priée de quitter l'Italie et qui a payé la note de l'hôtel et les frais de voyage jusqu'à la frontière. Elle a tout écouté poliment en silence et lorsque le ministre eut fini:
— Comme vous êtes bête ! dit-elle et, sans ajouter un seul mot, tourna le dos et sortit.
Pauvre femme ! On lui prête un esprit vif, un caractère turbulent, mais à la voir on la prendrait pour une bonne petite femme tranquille et bête. Par ces persécutions on l'a rendue célèbre, et son contact continuel avec les têtes plus ou moins couronnés dont elle obtient des lettres compromettantes qu'elle publie, lui donneront peut-être une place dans l'histoire scandaleuse de ce siècle. Heureuse femme ! Elle a publié en Angleterre des lettres du grand-duc Nicolas où ce jeune fou parlait des intentions de l'empereur contre les Indes Anglaises. Quelle femme. Ne pouvant faire autre chose elle fait du scandale ! Elle fait bien.
Dieu, si Pietro a inventé le couvent, et si mes premières suppositions étaient fondées.
Cette idée pourra me tourmenter.
Ah ! Torlonia.