Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai dit que Pietro n'avait pas encore tout foulé aux pieds pour moi.
— Je vous aime, m'a-t-il dit, je ferais n'importe quoi pour vous !
— Le pape vous maudira, le cardinal vous maudira et votre père vous maudira.
— Eh ! je m'inquiète bien de tous ces gens-là quand il s'agit de vous ! Je ne me fiche pas mal de tout le monde quand je veux ! Quand je vous aime !
— Vous ne vous fichez pas mal d'eux, et moi je m'en fiche beaucoup.
- Si vous aimiez comme j'aime vous diriez ce que je dis. Si vous aviez une passion pour moi comme j'ai une passion pour vous vous ne parleriez pas comme vous parlez, et vous ne verriez dans le monde entier que celui que vous aimez !
Eh bien, mais il me semble que voilà quelque chose d'après ma prescription. Que vous en semble ?
Je partirai, j'irai en Russie, je tâcherai de tout arranger et je reviendrai à Rome. Pendant mon absence il m'oubliera peut-être un peu, mais en me revoyant il me re-aimera encore davantage. Je ne veux m'engager à rien, parce que je pourrai trouver mieux qu'Antonelli.
J'ai passé la journée à finir le Pape. Il est fini et réussi. Tant mieux. Je l'ai commencé hier et fini aujourd'hui. Je ne suis pas sortie, et le soir, m'étant coiffée à la courtisane grecque avec un bandeau d'or sur le front, je me mis à lire Shakespeare, au salon.
- Mademoiselle, dit Fortuné en entrant, M. le comte Antonelli et M. le duc Torlonia.
J'eus un tel tire-bouchon dans le cœur que je renversai une chaise et courus dans ma chambre pour reprendre haleine.
Et maman qui est au lit ! Mais cela est bien égal, puisqu'il n'y avait ni Torlonia ni Antonelli. C'était une farce de Walitsky. J'étais si furieuse que je le battrais s'il se trouvait sous ma main. Canaille !
Vers dix heures Antonelli arriva en réalité. Je me suis ennuyée ou plutôt Walitsky et Dina m'ont ennuyée; surtout Dina avec ses petites mines significatives, ses prétextes continuels pour s'éloigner et pour nous laisser libres ! Je déteste cela ! Je n'ai pas besoin de complaisances. Cette fille est amoureuse de Pietro et me jalouse en silence, ce dont je suis furieuse.
— Ne me montrez plus le portrait du Pape, dit-il, l'autre soir vous me l'avez montré et j'ai eu tant de malheur !