Journal de Marie Bashkirtseff

Ce que j'ai dit à la dernière page est absurde.
C'est une punition pour moi que d'aller visiter n'importe quoi, mais Bruschetti devait venir chercher sa réponse et je suis allée voir les peintures du palais de la Farnesina pour l'éviter. Ensuite nous avons visité des ateliers de compatriotes et ensuite chez la Soukowkine. On lui devait trois ou quatre visites, et enfin au Pincio.
Je fais arrêter à la musique et Torlonia vient à la voiture. Il est très jeune, pas encore vingt-quatre ans; fat, insolent, gâté, quelque peu gommeux, très parisien mais grand seigneur. Je crois qu'il boit beaucoup. Je me sens un tant soit peu mal à l'aise après cette entrevue. Après Torlonia vient Pietro, pâle, fatigué et laid, quant à celui-là c'est mon frère, du moins il me semble plus ou moins parent. Ce soir on donne "Faust".
Ah ! savez-vous la nouvelle, une très triste nouvelle, le malheureux z... Zucchini s'est cassé le nez hier, presque en face de chez nous !
Et dire que j'ai ri de cela pendant dix minutes ! Enfin, que voulez-vous, je n'y suis pour rien, il ne fallait pas aller en voiture à deux roues attelée d'un méchant cheval.
Les loges de la cour et du club se vident vers dix heures et demie car ce soir il y a cercle au Quirinal. Torlonia n'est pas là et Pietro arrive fort tard à onze heures presque, attend impatiemment le départ de Rossi de notre loge et vient chez nous. Il m'a empêché d'entendre mon opéra, "Faust" est le pendant de "Mignon". Assez mal chanté mais la divine musique est toujours belle, énervante et adorable.
Antonelli m'aime. N'est-ce pas agréable ? Seulement quel dommage que cela ne puisse servir à rien ! Moi, je n'aime pas Antonelli mais en partant, avant de monter en voiture, je lui tends ma main et sous la protection de ma grande pelisse de zibeline il la garde un instant dans la sienne.
Je suis énervée par la musique de "Faust" et par l'amour d'Antonelli. Je ne m'en plains pas, au contraire. Non, c'est bête, tout cela.
Torlonia a l'air de me traiter en canaille, il est convenable et pourtant il me semble impertinent.
Je vais lire "White rose", il est plus d'une heure.
N'est-ce pas absurde, enfin !