Journal de Marie Bashkirtseff

A présent Doria rit ! il rit tout à fait. Le misérable cardinalino a, je parie, raconté au club qu'il me fait peur. Et bigre, il a raison de rire. Mais il doit aussi être flatté. Inspirer de la terreur à une femme c'est encore quelque chose.
C'est la fête du Roi aujourd'hui, à cette occasion il y avait une grande revue à la Farnesina, là où mon affreux cheval a si mal galopé. Et à la suite de la revue les militaires ont envahi les promenades.
Le vautour Bergerault est encore ici, et chaque fois que je le rencontre je crains quelque désagrément.
Mais je crois avoir promis à Pietro de monter à cheval, et je crois même avoir fixé le rendez-vous à trois heures hors de la porte... j'oublie laquelle, pour aller à Caecilia Metella ! z... Zucchini m'a vue à la via del Babuino, il devrait dire à son ami que je n'étais pas en amazone.
Nous le rencontrons (Pietro) à Borghése en habit de couleur et petit chapeau, comme pour monter à cheval. Le pauvre petit était en fiacre.
— Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père des chevaux ? lui dis-je dimanche.
— J'ai demandé, mais si vous saviez comme les Antonelli sont durs, je vous assure qu'ils sont durs ! - et il était convaincu de ce qu'il disait. J'étais vexée de le voir dans un misérable fiacre, tandis que tant de canailles ont des voitures et des chevaux. J'étais fâchée, humiliée pour lui.
Nous avons vu deux fois Torlonia, sur la place du Peuple et au Pincio. Je vous assure qu'il est charmant.
Et voilà l'officier que Lola nommait le dieu, Boy, un Russe. Il est fort beau ce Boy, surtout en voiture, car il n'est pas grand de taille.
En rentrant je trouve la carte de Torlonia. Clemente Torlonia et une couronne de prince.
Ai-je dit que nous avons quitté notre appartement du deuxième étage pour reprendre celui du rez-de-chaussée, celui que nous avions en arrivant à Rome. Je crois que je ne l'ai pas dit, n'importe, je le dis à présent. Et aujourd'hui nous quittons tout à fait l'hôtel de Londres, à cause du mauvais air dans les chambres de maman et Dina. Nous avons pris un très grand et très bel appartement au premier à l'hôtel de la Ville, via del Babuino. Antichambre, petit salon, grand salon, quatre chambres à coucher, studio et deux chambres de domestiques.
Dans ce même hôtel loge une famille qui a quitté l'hôtel de Londres quelques jours avant nous, la duchesse Tricase Muliterno, sa fille aînée, duchesse de Sarno, sa seconde fille, demoiselle, blonde et belle comme un ange et son fils, jeune et assez laid, grand ami des Doria. Ils sont de Naples. A propos de Naples, maman me tourmente pour y aller, mais je n'en ai nulle envie à présent, j'irai en avril, au moment des courses, quand tout le monde ira.
Clemente Torlonia... non, ce n'est pas cela que je veux dire.
Visconti vient nous voir dans notre nouvel appartement mais j'attends Antonelli, Antonelli qui ne vient pas. J'avais envie de le voir, je suis contrariée par cette absence, il me manque. Gentil Pietro, je crois vraiment que j'ai un faible pour lui.
Pourquoi n'est-il pas venu ce soir ? Il ne m'aime donc pas, que d'autres personnes peuvent le retenir loin de moi ? Je suis presque inquiète, presque seulement, pas même. Je suis sûre de lui du moins pour le moment. Pourvu qu'il n'aille pas faire de Torlonia son confident, ce me serait très incommode.
Le magnétisme de la pensée ? Est-ce qu'il existe ? et produit-il un effet quelconque ? Ma pensée est toute chargée de fluide, mais je crains bien que cela c'est en vain. Ceux dont je n'ai que faire m'aiment, tandis que ceux qu'il me faut ne se fichent pas mal de moi. Torlonia est de ces derniers, je le crains. Quel dommage. Ce serait tout de suite arrangé et fini. Il ne faut pas penser à cela, c'est trop beau, alors je n'aurais plus rien à désirer. Quant à l'amour... bah ! pourquoi ne l'aimerais-je pas ?