Journal de Marie Bashkirtseff

— La journée commence bien, dit Walitsky plus tard, nous l'avons vu.
Et je souris. Non, vrai, je ne suis pas bleue, mais bien jaune. J'étais amoureuse d'Audiffret, et deux mois ont suffi pour l'anéantir, ou plutôt quelques jours, car jusqu'au dernier moment avant Antonelli, je m'occupais encore du Surprenant.
Je n'avais rien de mieux à faire, tant qu'il n'y avait rien de nouveau, l'ancien durait. Le duc a duré jusqu'à Audiffret, Audiffret a duré jusqu'à Antonelli. Jamais il ne m'arrive d'être bien portante de cœur. Dans ce cas, d'ailleurs, la santé c'est la maladie. Quand on ne pense à personne, on s'abrutit.
Je sais bien que ces deux sont des pacotilles, qu'ils ne peuvent approcher de Hamilton ou de Doria, mais ils me plaisent et je ne les crains pas. Je ne crois pas avoir été amoureuse du Surprenant, il m'a énervée et voilà tout. Enfin, c'est passé, je ne puis plus en juger.
Brisons-là, comme dit Visconti. A trois heures nous sommes près de la Porta del Popolo. Loëbecke, Plowden et Antonelli nous y rencontrent. Antonelli m'aide à sauter en selle et nous partons.
Mon amazone est en drap noir et faite d'une seule pièce par Laferrière, de sorte qu'il n'a rien de la raideur anglaise ou de la misère ordinaire. C'est une robe princesse collante... partout.
— Comme vous êtes chic, à cheval, dit Antonelli.
Plowden m'ennuie en voulant sans cesse rester avec moi. Pietro s'inquiète de ce que fait maman qui nous suit en landau avec Walitsky.
Une fois seule avec le cardinalino la conversation tombe tout naturellement sur l'amour, s'étant commencée par Socrate.
— L'amour éternel, c'est la tombe de l'amour, dit le petit, il faut aimer un jour, puis changer.
— Charmantes idées, c'est votre oncle le cardinal qui vous les a enseignées ?
— Oui, dit-il en riant, mais écoutez, par exemple, en vous voyant je suis tout de suite tombé amoureux de vous et puis cela a passé.
— Vous êtes vraiment bien aimable.
— C'est la vérité !
— Vilaine vérité.
— La vérité n'est jamais vilaine.
— Fi !
Misérable fils de chien et de prêtre, je crois qu'il m'a fâchée presque sérieusement, par cette vérité dite de son air calme !
Une fois en campagne nous prenons le galop, sautons des fossés et allons comme le vent. C'est adorable.
Il se fait que nous sommes souvent en tête-à-tête avec l'homme, d'ailleurs je ne désire pas autre chose. Il monte parfaitement à cheval.
Loëbecke vante les militaires prussiens, Pietro s'enflamme et ils se battent avec leur cravache en guise d'épées, de sabres. Bien heureusement ce ne sont que des cravaches, sans cela Loebecke était fichu, car le furieux cardinalino agile comme un diable lui donne un coup en travers de la poitrine, qui le couperait en deux si c'était avec du fer. Et il en est enchanté comme un enfant.
Nous arrivons dans un troupeau de moutons, au bord du Tibre. Je suis nerveuse.
— Allons voir ce que fait Madame, dit Antonelli.
— Allons, dis-je.
— Mais non, interrompt Plowden, faisons le tour par ici.
— Eh bien faisons le tour.
Alors Antonelli part comme un furieux vers la voiture qui est restée loin derrière nous.
Je voulais sans en avoir l'air éviter Plowden, je ne le déteste pas mais j'aime beaucoup mieux le cardinalino.
Il revient vite comme le vent et nous restons en arrière, il s'amuse à me dire des compliments, et s'avise de me prendre la main.
— Eh ! quoi, est-ce si mal de baiser la main ! s'écrie-t-il
— Sans doute, c'est mal.
— Vous ne voulez pas ? !
— Non.
— Mais il n'y a rien de mal.
— Non, non.
Nous arrivons auprès des autres pour voir Dina à pied et Plowden aussi qui court après son cheval. Dina a eu la bonté de tomber par-dessus la tête de son cheval, et le cheval a sauté par-dessus sa tête.
Heureusement, ils ne se sont fait aucun mal.
"Et puis cela a passé" ne me sort pas de la tête, et me rend muette.
Plowden fait l'archi-empressé, quant au cardinalino il saute, va et vient comme un garçon de quinze ans.
L'air de la campagne, le soleil et les moutons avec leurs sales bergers m'animent et je me mets à chanter le requiem de Verdi.
Antonelli se détourne sérieux.
— Eh bien quoi, dis-je, est-ce ma chanson qui vous rend si lugubre ?
— Je ne sais, je suis ensorcelé, répond-il en affectant le même air sérieux et ravi.
— Plaît-il ?
— Rien.
— Je n'ai pas entendu.
Je n'avais pas de cravache, le cardinalino avisant un chariot, va au charretier lui demander son fouet, mais le paysan écoute médiocrement ses paroles persuasives; voyant que l'éloquence n'y faisait rien il le lui achète de sorte que mon élégante personne a un fouet de paysan, c'est très original et je suis très curieusement regardée par les passants, à cause de la machine que je tiens tout comme une véritable cravache semblant tout à fait nature. manœuvre de façon à éloigner Plowden, et nous sommes seuls.
— Vous ne voulez pas que je vous fasse la cour, dit-il, à la suite de je ne me souviens plus quoi.
— Non.
— Mais on peut faire la cour quand on aime.
— Sans doute, quand on aime.
— Je vous aime.
— Ce n'est pas vrai.
— Vous ne me croyez pas !
— Sans doute non, après les belles choses que vous avez dites.
— J'ai plaisanté alors; je vous aime.
— Bêtise, bêtise.
— Permettez-moi de vous faire la cour.
— Non, je ne permets de me faire la cour que quand on aime.
— Je vous aime.
— Ce n'est pas vrai.
— Ah si vous ne me croyez pas - et il se détourne et pince les lèvres pour faire croire qu'il est vexé.
Je crois qu'il ose plaisanter.
— Vous êtes comme un enfant de quinze ans, lui dis-je plus tard.
— C'est vrai, mais faut-il que je me fasse pousser la barbe ?
— Eh ! qui vous parle du physique !
— Mais au moral, comment suis-je ?
— Un enfant.
— Et que faut-il faire pour être un homme ?
— Il faut changer, il faut vivre autrement.
— J'ai beaucoup changé ce dernier temps.
— Depuis un an ?
— Non, je ne sais pas, depuis vingt, quinze jours.
— Ça ne se voit pas, d'ailleurs je ne puis pas juger, je ne vous ai pas connu avant.
— Demandez à tous ceux qui font la vie avec moi, ils vous le diront.
Sur ce on arrive à la porte du Peuple, on descend de cheval, et je monte en voiture.
Je n'ai écrit que les quelques phrases qui me sont restées dans la tête, vous pensez bien que ce n'est pas tout. Il y a eu un discours sur l'amitié et sur beaucoup d'autres choses mais cela était quand nous étions tous ensemble, quant à moi et à Antonelli nous n'avons parlé que... d'autre chose et de quoi voulez-vous que nous parlions !
Je ne suis pas fatiguée, je suis amoureuse et furieuse car je ne pense pas que Pietro le soit aussi.
Le soir il m'envoie un bouquet de muguet et de roses, il me l'a perdu hier aux cartes. Je crois que je vais commencer à aimer les fleurs. Il n'y a rien de plus bête que d'aimer toutes les fleurs, d'en cueillir, d'en acheter. Je n'aime les fleurs que quand on me les donne. Surtout les roses, car comme dit l'Ariosto:
"Giovani vagine donne innamorate
"Amano averne i seni e tempie ornate".
C'est remarquablement vrai. Mon âge est à l'amour, ne vous étonnez-donc pas de m'en entendre toujours parler, plus tard ce sera autre chose et de même qu'il m'est difficile à présent d'éviter ce mot, il me sera plus tard difficile de le rencontrer.
Franchement je n'ai que ça à présent.
Antonelli m'étourdit et m'empêche de songer à mon éternel chagrin, je ne veux pas y penser, non, non, le moment viendra où toutes les amertumes se diront ensemble:
"Giovani paghi e donne innamorate
"Amano averne i seni e tempie ornate".
Il a beaucoup aimé ce chien d'Ariosto, c'est pour cela qu'il s'y connaît si bien.
J'écris et regarde les fleurs du cardinalino. ce n'est pas un bouquet fait comme dans les boutiques mais simplement des fleurs.
[Une ligne cancellée]
De nouveau nous sommes en retard au rendez-vous de la chasse. On voit passer Pietro avec une immense femme au bras, la duchesse Sante je crois.
Je suis assez triste au Pincio, Plowden en fait la remarque et se plaint de ce qu'Antonelli lui empêchait de me parler pendant la cavalcade.
Au sortir du Pincio on arrête tout à coup la voiture, c'est Antonelli. On reste quelques minutes et il demande à venir ce soir. Nous dînons chez Spillmann. C'est si dommage, Visconti vient mais ne reste pas assez longtemps pour rencontrer le cardinalino qui n'arrive qu'à dix heures.
Comme je ne voulais jamais croire qu'il eut été militaire, il apporte sa photographie en uniforme et son carnet de lieutenant. Il a raconté qu'une fois en colère, il se roula par terre, brisant tout et jetta les meubles par la fenêtre.
Pour réhabiliter Spillmann aîné, qui nous a si mal servis l'autre jour et qu'il nous a recommandé, Antonelli prie d'aller demain déjeuner au Pincio dans le kiosque et Spillmann aîné fera le service.
A force de dire des bêtises je suis tombée amoureuse de ce garnement. On ne peut pas dire que ce soit de l'amour, mais c'est un caprice .
Walitsky est à la chasse avec Bruschetti. Antonelli a donné son portrait à maman et une fois lui parti, je l'emporte chez moi et je le regarde et je le trouve charmant et je l'aime et je m'endors en y songeant et je le vois dans ma fantaisie et je trouve tant de choses à lui dire.