Journal de Marie Bashkirtseff

Voici une des lettres de ce M. Couthon que le diable emporte.
Une idée m'est venue l'autre soir; si c'est quelqu'un qui s'amuse à écrire des lettres de ma part ? Ah ! bien tant pis, j'écris bien, moi.
Un troisième avertissement est expédié à Paris. Malheureux ! etc.
Marie a dix-sept ans aujourd'hui, et nous déjeunons chez Nina. En confidence, je lui crois bien dix-huit ans, mais on avoue dix-sept, que ce soit dix-sept.
Les vieux et les jeunes ont à chaque instant Girofla sur les lèvres, et les vieux et les jeunes n'osent le prononcer, mais pour cela il ne faut pas croire qu'on ait parlé d'autre chose.
Toujours du Niçois mais sans jamais le nommer aucunement, c'était curieux.
J'étais un peu molle ce matin, mais vers cinq heures je me sens d'humeur à conquérir le monde, et je n'ai que Fiouloulou qui vient avec un petit livre avec les noms des membres du Cercle de la Méditerranée. Sur la première page et membre permanent: Audiffret, (d') Emile.
Mais les deux qui m'ont fait plaisir sont, le duc de Hamilton et sir Frédérick Johnstone. Ces noms me sont comme des parfums arrivant d'un pays lointain et aimé.
Il y a un an et demi en lisant - duc de Hamilton [Une ligne cancellée: je me serai trouvée] j'aurais rougi, pâli, pleuré, étouffé, et à présent je suis calme. Je me souviens quand je lisais l'histoire d'Allemagne avec Collignon, j'étais obligée d'avoir constamment la main près de la figure car chaque fois qu'il y avait "duke" je rougissais et me troublais comme une malheureuse.
En général je ne pouvais tranquillement entendre ce titre, et à présent je suis calme.
Son adresse est marquée à la promenade des Anglais, 77. Je croyais qu'il demeurait à l'hôtel.
Les Sapogenikoff nous mènent au théâtre, "La Grande-duchesse de Gerolstein"; il y a bien longtemps que je ne l'ai vue, mais ça ne m'empêche pas de m'en aller après le deuxième acte, reconduite par Bihovetz, qui avec Barnola que je rencontre dans le corridor, me fait monter en voiture.
Au café de la Maison Dorée, il y avait plusieurs messieurs, comme Danesi qui a une jolie femme, et d'autres, et ils m'ont regardée comme si vraiment j'étais un personnage.
Quant au traître Enoteas je l'ai rencontré à la sortie et il ôta son chapeau et je lui dis bonsoir.
J'ai une façon particulière de dire : Bonsoir, Monsieur. La voix est pleine et aimable et assurée. Je ne sais si les autres l'ont remarqué.
Le pauvre petit Galula, la perle des Niçois, tout timide et confus, nous a offert une loge pour ce soir, à la musique, mais n'avons pu accepter étant engagées avec les Sapogenikoff.
Pauvre petit, peut-être il a acheté cette loge exprès pour nous l'offrir ! Pourquoi diable, les choses vont-elles tout de travers dans ce monde ! Ce Galula qui... tandis que... enfin ! Je m'entends.
Je passe tranquillement mes jours, je croyais que je m'ennuierais sans le trésor, comme dit madame ma tante. Cela tient à son changement, à la Gioia, s'il avait continué à être le même ou à être encore plus, je le regretterais. Mais à présent j'ai peur, j'ai reçu un tel... comment dire ? supposez que vous courez dans un long corridor, si long que vous ne voyez pas la fin, vous vous élancez, et voilà que ce n'était qu'un trompe-l'œil, vous arrivez avec vos deux mains étendues et donnez contre le mur.
Voilà moi.
J'ai donné avec mes deux mains étendues contre le mur. Avouez que c'est un accident pas agréable du tout.
Je n'ose plus, non seulement m'ennuyer, mais même rien en dire, car il reviendra et ne viendra plus chez nous; aussi c'est ce que nous nous disons du matin au soir avec ma tante.
De cette manière, s'il revient mal il n'y aura rien de nouveau, ni aucune position fausse, ni aucune grimace à faire, et s'il revient bien ce sera une surprise agréable.
Fidèle Fiouloulou ! Pourquoi ?
[En travers: Je viens de relire ces lignes et je me suis représentée la figure que ferait Girofla si on les lui lisait, son sourire et son geste.]