Mercredi 29 septembre 1875
Est-ce que je n'ai pas rêvé tout cela ?
Non, j'ai écrit hier, c'est vrai.
Je suis plus belle, plus jeune, deux fois plus jeune. Je lui suis supérieure en haut, je ne parle du moral, cette comparaison ne peut se faire, mais au physique. Et ce misérable garçon !
C'est pour cela qu'il avait l'air confus depuis trois ou quatre jours, c'est pour cela qu'il n'est venu qu'une fois, tandis qu'avant on était sûr de le voir tous les deux jours. C'est pour cela qu'il a pâli. Bihovetz a dit hier: — Dites, qu'avez-vous fait à ce pauvre Audiffret, il a une figure si longue, si piteuse !
Voilà, elle a entendu ces bruits stupides qu'on a fait courir, elle m'a presque avalée l'autre soir en m'apercevant et maintenant elle me le prend. Ah ! canaille ! Elle sera donc toujours sur mon chemin, en rêve comme en réalité ! Elle n'eut qu'un mot à dire et elle l'a repris. On l'aime donc ! La saleté et la vilenie sont donc bien attrayantes !
Il faut le croire. D'ailleurs je ne sais du tout comment cela s'est passé.
Et que m'importe ! Cela est, voilà ce que je sais, voilà le principal. Je ne suis pas encore tout à fait en colère, l'étonnement dure toujours. Avant, je la regardais, je courais après elle, à présent je ne le peux plus, il faudra en plus la voir.
On ne peut pas être ma rivale, ce sont des bêtises, nous sommes si différentes ! Du premier coup il s'agit de me mettre sur un piédestal.
Et ce pauvre père, seul, triste, enfermé chez lui, malheureux. L'envie de le voir continue chez moi. Je le plains, il avait une jeune femme, des enfants, une fortune, et le voilà seul, misérable et scandalisé. Pauvre homme !
Laissons le père où il est, puisque nous n'y pouvons rien, et montons sur notre piédestal.
Je m'habille et sors, il n'est pas encore dix heures, les fenêtres sont ouvertes, les chevaux attendent, je vais voir s'il recommencera la duco-locomotion.
J'ai marché sans chapeau comme de coutume, avec mes chiens, qui me donnent l'air tout à fait pittoresque.
Garder [?] ou non, refuser [?] [Rayé: Gioia]
Je marchais tranquillement et lisais quand je sentis Gioia. Je dis sentir parce que je n'ai pas levé les yeux, elle s'en allait fort vite par la Promenade. Trois minutes après elle rentra en fermant elle-même la grille.
Quant à moi je me suis en allée chez Nina, qui m'amènera Marie à une heure.
A une heure elle vient et nous nous habillons, moi en vieillard comme l'autre jour et elle en ma femme.
Nous allons chez Daniloff et Bihovetz qui nous reconnaissent à l'instant et rient beaucoup, de là chez le photographe Bienmüller qui ne nous reconnaît pas et refuse de nous faire poser car tout est sens sus dessous. Mais soudain j'enlève ma barbe, Bienmüller et sa femme poussent des cris et nous font poser. De là nous allons nous promener, voyons d'Audiffret à la Victoire, et saluons tous ceux que nous rencontrons.
Amusement pas nouveau mais divertissant.
Ensuite Marie rentre et je reprends ma forme première et sors avec ma tante. Gioia, tout en blanc comme moi et sans chapeau, est à sa porte, en avançant un peu nous voyons le châtelain fougueux s'en allant à pied vers sa voiture qui l'attend au bout de la Promenade. Il y monte et nous nous rencontrons, nous saluons, je me retourne, lui aussi et on échange un sourire.
Voilà qui a effacé ma bête froideur d'hier.
Je vois tout le manège, on laisse ses chevaux et on s'en va à pied ! Fort bien !
Mais elle ! oser s'habiller comme moi ! Et ainsi habillée et peinte elle est très belle.
Non, mais me voyez-vous ? Non, vous ne me voyez pas !
Oh ! que je rage !
Oh ! le beau dénouement ! On ne le revoit plus, je rentre, dîne à la hâte et monte chez moi. Je me ronge les ongles, je veux faire étrangler mes chiens et mettre le feu au château !
Et pour qui ! pour une cocotte; pour une Gioia de trente-cinq ans ! Il s'y prend d'une façon toute romanesque.
Rendez-vous à la grille, renvoi de la voiture au loin ! 0 fureur !
Me préférer cette femme ! Mais sait-on de quoi je suis capable exaspérée à ce point ! de l'épous.... Non, j'ai écrit à moitié le mot et je me sens incapable d'une pareille absurdité.
C'est la première fois qu'on me prend un homme ! Bon Dieu que je suis donc furieuse !
Et il salue, et il sourit, et il a l'air radieux ! Serpent !! Horreur !
Lui m'a abandonnée et tous ses suivants s'écartent aussi, on ne les voit plus.
Ah ! que je suis misérable.
Oh ! comme je le ferais rosser, comme je lui donnerais des soufflets de ma blanche main, comme je lui donnerais des coups de pieds à lui et à elle, non à elle rien, je lui donnerai de l'argent pour qu'elle s'en aille !
Mon Dieu, mon Dieu ! J'avais bien raison d'attendre pour savoir ce que je pense; je ne pouvais faire autrement, hier, je ne pensais rien, j'étais étonnée, hébétée, aujourd'hui je suis blessée, furieuse, non pas furieuse simplement, on dit souvent furieuse quand on n'est que contrariée, mais véritablement furieuse, furieuse avec furie, avec rage !
Et chagrinée. Tout me manque ici. Je veux partir, dans trois semaines, un mois au plus, la Promenade ne me verra plus, mes petits pieds ne fouleront plus sa misérable poussière, son soleil ne brûlera plus ma peau si blanche !
Je m'en vais ! où ? A Rome.
Qu'y trouverai-je ? Dieu le sait.
J'ai eu trop de vexations de tous genres à Nice, pour y rester... et pourtant je l'aime... à l'idée de la quitter je pleure ! J'adore Nice !
Et tout de suite les méchants diront: Elle dit, j'adore Nice, mais elle pense, j'adore Girofla. Non, je ne l'adore pas, je ne l'aime pas, j'en suis légèrement amoureuse seulement. Mais on me le prend et... et qui ! bon Dieu II! Qui !
Ma belle Gioia, mon adoration, celle vers laquelle "je me sens attirée" avec laquelle "quelque chose me dit que j'aurai quelque chose à démêler".
Voilà ce que je disais à Paris, dans ce même journal.
Pardieu ! Vous voyez bien ce que j'ai à démêler avec elle. Si au moins c'était une affaire sérieuse, si au moins je me mettais en colère pour un homme Hamilton, cela vaudrait la peine et je ne regretterai pas le mauvais sang que je me fais !
Je voulais aller au théâtre. A quoi bon ? Du moment qu'il ne me veut pas, il est inutile qu'il me voie. Et moi, je puis me passer de sa face niçoise. Et puis il serra sans doute chez elle, en bonnet grec !
Cela me rappelle hier, et à l'instant je fais jeter à la poste écrits en lettre d'imprimerie ces mots: Malheureux ! Avec la robe de chambre et le bonnet grec, Tu pourriras !!!
On m'énerve !
Bihovetz est venu, je dois descendre, autrement ma tante pensera des bêtises.
Il reste jusqu'à onze heures [Une ligne et demie rayée] nous parlons mariage et je dis que j'épouserai un cardinal. Lubimoff a dit: (c'est maman qui écrit): Madame, je ne suis ni un ivrogne, ni un gaspilleur, j'ai une fortune indépendante. Ma fille ne peut pas être un obstacle, sa fortune est à part. J'ai de grandes protections, je puis servir à l'ambassade. J'aime depuis longtemps Mlle Dina et je serais le plus heureux des hommes, etc. etc.
Si quelqu'un aurait parlé ainsi pour moi je lui sauterai au cou, sauf après à refuser.