Journal de Marie Bashkirtseff

Je regarde dans la rue de France et aussi plus haut, là-haut, sur la colline, je vois les persiennes s'ouvrir et une créature blanche se monter à la fenêtre. C'est mon homme !
Sans affectation je donne quelques explications à Léonie qui travaille près de la fenêtre et m'en vais.
Le stupide garçon a dit bien des fois qu'il a toujours un binocle sur la fenêtre. Le volet étant suspectement fermé et puis l'apparition d'une forme blanche à la fenêtre, tout cela ne doit pas me rassurer du tout. Aussi je quitte la fenêtre au risque de me déplaire.
Pour cette fois je crois que tout est bien fini. Ce n'est pas en vain que nous rencontrons l'homme, nous achetions des gants, une fois les gants achetés nous allons à la Promenade et: — Voilà Gioia, dit ma tante, avec Girofla.
Au lieu de me détourner je regarde car je ne pouvais croire une telle chose, j'en croyais à peine mes yeux !
Girofla, d'Audiffet, veux-je dire, descendu de voiture et causant avec cette femme !
Elle est aussi grande que lui. Et qu'il avait l'air misérable à côté d'elle.
Dès ce moment nous, les trois Grâces, nous abandonnons à la douleur la plus exagérée, j'improvise des vers, nous chantons tout cela en voiture, mais il n'y a personne, nous rions comme des bienheureuses et de bon cœur, je suis un peu agitée, mais pas autant que je l'aurais cru, d'ailleurs on ne peut pas encore juger, demain seulement je saurai ce que je pense. A coup sûr je ne serai pas contente car je ris trop.
Nous descendons et marchons, sur un banc le coupable est entre Saëtone et un autre. Je le regarde, il fait un mouvement pour se lever, je fais je ne sais quel mouvement de la tête, seulement ce n'était pas un salut, et nous allons ainsi jusqu'au jardin public près duquel nous prenons Bihovetz et repassons de nouveau devant l'abominable créature, et cette fois je n'ai pas du tout regardé.
Il fallait être comme toujours... oui mais il n'était pas comme toujours, enfin rien n'est comme toujours ce soir !
Ma tante est stupéfaite, Giroflé chagrinée et moi étonnée et, et, et je ne sais plus quoi. On verra demain.
Je rentre en chantant, mes Grâces viennent après dîner au salon qu'on éclaire, on ouvre toutes les fenêtres. Nous jouons, chantons, crions.
Après avoir épuisé tous les termes douloureux et déchirants, nous nous couchons sur le canapé, moi et Olga, Marie à qui tout cela est bien égal s'en va. Nous nous couchons: nos têtes aux extrémités opposées du meuble et nos pieds allongés et s'évitant. Et de temps en temps tantôt elle, tantôt moi lançons quelque trait sur l'événement du jour.
J'aurai donc toujours cette femelle devant moi ! Je suis bien aise de l'avoir trouvée laide avant, sans cela on dirait que c'est par jalousie.
Non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. De quoi alors ? Je ne sais, j'ai beaucoup à dire, allons ! Je vais écrire à fur et à mesure que je penserai. D'abord parlons de ma double existence.
La réalité et le rêve, le rêve éveillé et presque aussi réel que la réalité. Souvent je compose une histoire qui dure des semaines entières et tenez avant-hier Girofla s'est brûlé la cervelle pour moi et j'ai juré de l'épouser s'il guérissait, et il va mieux, voilà où j'en suis là-bas, quant à ici j'en suis à la Gioia.
— Ah ! dit Olga en me montrant l'étoffe du canapé, leur canapé est comme ça n'est-ce pas ? — Que dis-tu, folle ! leur canapé. — Eh oui, tu sais le grand canapé du salon. — Oui. Ah ! si on pouvait les déranger ! Tiens ma chère vous êtes des brutes d'avoir raconté les Anglaises, on aura des soupçons, tandis que si vous n'aviez rien dit je m'habillais en vieillard et j'allais à l'instant chez elle pour lui dire, à lui Girofla, que le feu est au château ! — Tiens c'est vrai ! Oh ! oui c'est dommage ! — Je crois ! Il est maintenant en bonnet grec et en robe de chambre continuai-je riant, tu te souviens comme dans "Le Procès Veauradieux",1 cet avocat chez Césarine. Mon Dieu que ce serait donc beau de les déranger !
Ecoute, vrai les hommes sont des brutes, des imbéciles. Les hommes sont ce qu'il y a de plus méprisable sur la terre. Ils vont chez ces femmes et ils savent que tout cela est acheté, vendu ! Ils savent qu'on les trompe, qu'on ne les aime pas, ils s'exposent aux choses les plus ridicules comme dans "Veauradieux". Non, je ne comprends pas, comme ayant vu une pareille pièce, on ne soit honteux de jouer des rôles aussi bas, aussi vilains !
— C'est ainsi, ma chère, au lieu d'aimer une jeune fille jolie, honnête qui aime, et la prendre pour femme, pour l'avoir à soi tout seul... — Des jeunes filles comme nous par exemple n'est-ce pas ? dis-je en riant, eh, ma chère, on n'a pas toujours sa femme à soi tout seul, et Girofla... — Tu crois qu'il sera trompé ? — Dame ! — Je voudrais savoir s'il se mariera. — Oh ! non, il pourrira, à la Promenade ! .. — Oh ! ho ! ho ! il pourrira. — Eh oui !
Et ce verbe nous plaît tant et nous fait tellement rire que je me laisse glisser à terre et Olga en renversant la tête ne peut même plus crier.
— Nous lui écrirons cela, dis-je, en remontant sur le canapé. — Oui, oui, une simple feuille avec ces mots: Tu pourriras ! — C'est cela, non, nous écrirons: Malheureux ! tu pourriras ! — Et ce mot a le privilège de nous faire éclater chaque fois. — Non, repris-je, nous dirons autre chose. — Bien.
Et encore des réflexions sur la duplicité des hommes, je prononce un discours en exposant ma philosophie.
C'est que vraiment je ne comprends pas, cette autre moitié du genre humain.
Ah ! que c'est ennuyeux de ne savoir pas écrire ce qu'on pense !!!!!!!! Tenez, je n'ai pas besoin d'attendre à demain et je me trouve horriblement dépitée, blessée, surprise, chagrinée, enragée !
— Ah ! ma chère, soupira Giroflé, le bonnet grec et la robe de chambre et prenant son thé sous le lit ! [une scène désopilante du Procès Veauradieux.j — Oui. — Je donnerais je ne sais quoi pour qu'il lui arrive les mêmes choses que dans la pièce ! — Et moi donc !
Je voulais dire que je donnerais mon plus beau diamant, mais c'eut été montrer une chaleur trop grande.
— Et moi donc, repris-je, moi aussi je donnerais tant, tant ! Mais tu sais tout cela me contrarie beaucoup, je ne pourrai plus m'occuper de c-teu (cette) femme, on dira que c'est pour lui, et elle, elle, cette rosse le pensera. Je voulais lui demander son portrait. — Comment ! — Mais, tout simplement, Madame, je vous trouve belle, donnez-moi votre portrait. Et voilà. Et maintenant je ne peux pas ! — Elle t'embrasserait au front, que tu ne laverais jamais plus, pour conserver ce baiser. — Allons donc, dis que je gratterai la peau ! Me toucher avec ses lèvres flétries ! fi ! Tu sais je m'occupais beaucoup d'elle quand elle était une voiture de remise, mais depuis qu'elle est devenue un simple fiacre, c'est fini. — Oui, une rosse de fiacre. — Ah ! soupirai-je. — Ah ! répondit Olga. — C'est laid tout cela. — Oui, très laid. — Enfin !
Que les hommes sont misérables avec ces femmes, ils m'inspirent une profonde pitié.
Que le monde est injuste, que la société a des idées biscornues !
Un homme fait tout et il se marie après et on trouve la chose toute naturelle: Mais qu'une femme ose, non seulement faire tout, mais un rien, et on la lapide ! Pourquoi est-ce ainsi ?
Parce que, me dira-t-on, vous êtes une enfant et vous ne comprenez rien, chez l'homme c'est... tandis que chez la femme c'est... tout autrement enfin. Je comprends cela très bien, il y a les enfants; mais souvent il n'y en a pas, il n'y a que... et on crie toujours.
L'homme est égoïste, il s'éparpille de tous côtés, puis prend une femme entière et veut qu'elle soit contente de ses lambeaux, qu'elle aime sa carcasse usée, son caractère aigri, sa figure fatiguée !
Est-ce possible de s'abaisser jusqu'à oublier sa dignité, devenir un mâle hideux.
Car je pense bien qu'un homme ne se fait illusion, il sait qu'il achète. Je ne blâme pas le plaisir de la chair, mais au moins alors qu'on agisse convenablement, qu'on fasse comme on fait pour manger quand on a faim. Mais, non, [Rayé: l'h] on traite ces femelles comme des femmes, on leur parle, on passe chez elles, et elles le trompent, se moque de lui, de cet homme pitoyable ! Je voudrais savoir si ces gens-là se font illusion.
Comment ils ne souffrent pas un galant à leur femme et ils parlent tout naturellement des amants de ces créatures ! Cela veut dire qu'ils comprennent la différence.
— Sa femme le trompera, dit tout à coup Olga en interrompant mes réflexions. Je ne parlais pas et cela l'ennuyait. — Oui, et Le petit Galula Lui dit: Girofla, Vous êtes cocu, J'en suis convaincu. — Bah ! Bah ! dit Girofla, Papa l'était bien avant moi !
Oui, chère fille, Galula le lui dira.
— Et sa femme sera ? toi ? — Non, toi, chère Girofle, vous serez très gentils ensemble. Et de nouveau silence et de nouveau je pense.
Marie revient et nous décidons après de nouveaux cris et d'immenses éclats de rire, que nous lui écrirons: Malheureux ! Si tu abuses de la robe de chambre et du bonnet grec Tu pourriras !
Elles partent et je m'enferme chez moi.

Notes

Le Procès Veauradieux était une farce très populaire d'Alfred Hennequin et Alfred Delacour, créée en juin 1875 au Théâtre du Vaudeville à Paris, qui tint l'affiche pendant 175 représentations. Le ressort comique central — un avocat respectable nommé Fauvinart est surpris chez sa maîtresse Césarine par la police, en bonnet grec et robe de chambre, prenant son thé — devint un lieu commun culturel. Marie et ses amies appliquent cette image aux visites secrètes d'Audiffret chez Gioia, l'imaginant dans le même costume domestique compromettant.