Journal de Marie Bashkirtseff

Je me suis couchée à onze heures mais ne me suis endormie qu'à trois heures peut-être. Je me suis piquée le quatrième doigt de la main gauche et il m'a fait un mal horrible, je ne pouvais pas m'endormir, j'ai pleuré, battu des pieds, je voulais réveiller toute la maison. Jamais je n'ai tant souffert !
Je souhaite à Girofla d'avoir tous ses doigts malades comme mon quatrième.
Elle a renvoyé, c'est-à-dire, son monsieur est parti et elle prend celui-ci. Adroite femme.
Elle s'habille de nouveau comme avant, pendant le séjour du monsieur venu avec elle, elle faisait la mère de famille, robes simples, foncées, coiffure laide, pas de peinture, et déjà je me réjouissais de son enlaidissement.
En vain hélas ! en vain, elle vient de reprendre ses toilettes et sa peinture et la voilà de nouveau belle.
Surtout grande et majestueuse, d'une demi-tête plus grande que moi !
Oh ! maintenant c'est fini, bien fini, plus de Girofla, Girofla est mort.
Oh ! les cartes, les cartes ! comme elles disent vrai. Les plus incrédules croiraient.
Cependant je suis amusée presque autant que contrariée. C'est du nouveau.
Il est rayonant et parfaitement heureux.
C'est hier qu'il y avait le bonnet grec ! comme il doit être laid en bonnet grec !
Je voudrais être à chaque instant tantôt à la Tour, tantôt chez elle, pour savoir quand il va chez elle. Les premiers jours il fait mystère mais bientôt il se pavanera partout avec elle, comme avant. Le retour est de bon augure, il a de l'argent sans doute.
C'est pour cela qu'il n'est pas parti.
Et mon portrait ! Il faut que je le reprenne. Oui, mais comment, on ne le verra plus, excepté passant deux fois par jour chez elle et de chez elle, comme le duc. Ah ! créature !
Je veux mon portrait, il me le faut !
Je ne veux pas qu'il l'ai. Pourquoi cette insistance à le voler, pourquoi ? Sans doute pour quelque vilenie, pour le montrer !
Mon portrait ! Mon portrait !
Ah ! bête indigne. Il a des airs vainqueurs, il se réjouit comme un enfant.
Est-ce qu'il l'aime ? Non, il ne peut pas l'aimer.
Eh bien, savez-vous que j'aime encore mieux cela qu'autre chose ? Il m'a plantée là au moins pour Gioia, pour une autre femme, cela donne du cachet à la chose, tandis que s'il s'était simplement détourné, j'aurais cru que c'est la chanson de Nice, ma plus grande douleur. C'est une vexation personnelle, c'est plus propre, j'aime mieux cela.
Mon doigt me fait mal ! Je voulais sortir, il fait chaud. Assez écrire ! Je verrai sans doute cet après-midi des choses qui me feront griffonner jusqu'à la nuit. On sait ma pensée et on comprend mon ennui.
Non, que faire, si pas écrire ? Je suis incapable de m'occuper de quoi que ce soit. Cette affaire m'a entièrement absorbée.
S'il y avait quelqu'un je m'occuperais follement de ce quelqu'un, mais il n'y a personne, pas moyen de se venger ! Pas moyen de se distraire. O Nice, ville ingrate et stupide !
Il faut absolument que je pense à la même chose ! Je suis un peu pâle, fatiguée, ce maudit doigt m'a empêché de dormir ! De plus je suis contrariée, cela ne me rend pas belle.
Et celle femme-là s'embellit au possible, toilettes, coiffures, maquillage, tout est à son service.
Sans toilette elle est chiffonnée et médiocre, avec, elle est superbe.
Elle est plus grande que moi !
Et elle ose me regarder quand je passe !
Et elle ose se mettre en blanc !
Et pourtant cela m'amuse, me mesurer avec cette créature me tente !
Savez-vous quelle est une des humiliations des dédaignés ? C'est l'infériorité de la taille. Il me semble que si j'étais aussi grande qu'elle je serais contente.
Toute stupide que cette remarque puisse paraître, elle est excessivement juste, observez et vous verrez.
Quand une personne petite vous insulte ou vous surpasse en quelque chose, ce qui est égal à mes yeux, on se réfugie dans sa grandeur, on se sent supérieur je ne sais pourquoi. Mais quand c'est une personne plus grande que vous alors vous êtes attérré, vous vous semblez misérable, vous vous sentez petit. Je ne sais si tout le monde est ainsi, je le suis, cela je sais.
Et dire qu'il y a encore à attendre quatre heures avant de sortir ! quatre mortelles heures, car je ne puis m'occuper, je le suis trop. Je n'écris pas à mon aise, ma main gauche me dérange.
Je m'attendais à tout plutôt qu'à cela.
Revenir à Gioia !
Voilà la dernière des choses que j'aurais imaginée !
Je viens d'écrire à Laferrière, il me faut des robes.
Cette main gauche m'empêche d'écrire.
Pour le moment je suis entièrement aux robes, je crois bien la toilette, ce n'est pas la moitié de la femme, c'est les trois quarts de la femme. Soignons-nous trois-quarts.
Je vois un exemple vivant, Gioia, sans toilette est vieille et passable, avec la toilette, jeune et belle. Diable, je suis mieux qu'elle de nature, ne laissons pas périr ce que Dieu a donné mais rehaussons-le par tous les moyens.
Non, mais voyez-vous cette audace de s'habiller en blanc comme moi !
Je viens d'écrire à Ferry, cette femme est bien chaussée, mais quelle différence de pied. J'ai un petit pied, et elle un pied seulement proportionné à sa taille.
J'ai beaucoup de robes et cependant ma toilette n'est pas complète !
Je descends dans mon laboratoire et, ô horreur ! Toutes mes fioles, tous mes ballons, tous mes sels, tous mes cristaux, tous mes acides, tous mes tubes sont débouchés, et entassés dans une sale caisse avec le plus grand désordre !
Je me mets en fureur, m'assieds par terre et commence à finir de briser les choses qui l'étaient à moitié, quant à ce qui est intact je n'y touche pas, je ne m'oublie jamais.
Ah ! vous avez cru que Marie est partie, donc elle est morte ! On peut tout casser, tout disperser ! criai-je en brisant toujours. Ma tante au commencement se taisait, puis: — Il est bien naturel qu'on se détourne de vous ! Qu'on ne vous veuille pas regarder ! est-ce que c'est une jeune fille, c'est un monstre, une horreur !
Au milieu de ma colère je ne pus m'empêcher de sourire de ce on. Car cette affaire est toute à l'extérieur, elle n'est pas dans mon fond, et, en ce moment, j'ai le bonheur de toucher mon fond, donc je suis parfaitement tranquille et regarde tout cela comme si cela concernait une autre que moi.
[Rayé: Profitons] Voilà un étonnement ! Girofla, Gioia, tout cela m'est indifférent. A l'extérieur je me fâche, mais mon fond est tranquille. Je juge en étrangère, la colère de Marie Bachkirtsève ne me touche en rien. Tout cela s'est fait à la surface, et je jure devant Dieu que je n'ai rien en moi-même, que je n'aime pas Girofla.....
Je ne comprends pas ce que je dis !
Ni vous non plus ? N'est-ce pas ?
Voyons en un mot. Mon cœur est libre, sain et sauf, l'orgueil est atteint, ça c'est vrai. Et même... allons voilà que de nouveau je me perds. Voilà la chose, je suis au fond en ce moment, je suis dans moi-même, je n'y trouve qu'une chose: /'Ambition la plus vaniteuse. Tout le reste est à la surface. Je suis on ne peut plus amusée de la trahison du Niçois, cela me fait grand plaisir, Gioia ne peut m'empêcher en rien, comme le rôti n'empêche pas le potage [Traduction ci-après] comme on dit en Russie. Je suis par moi, et elle est par elle-même.
Cela me donne même un certain air vainqueur, cela m'amuse. Moi, la petite Marie, hier une enfant, en face de Gioia une courtisane au commencement de son déclin ! Cela me hausse ! Je suis enchantée.
Et en me voyant il a l'air de dire triomphalement: Ah ! ha ma chère tu vois ! - et je le regarde et semble lui dire du même ton: Mais oui, je vois, tu es un bon garçon et cela m'amuse.
S'il n'est pas un sot, et il n'est pas un sot, il a dû lire cela dans mon sourire. Voilà donc tout changé, je suis enchantée, ou plutôt excitée au combat, comme un cheval de course. Je vais me faire belle et l'écraser de ma superbe indifférence, et de mon regard encourageant et protecteur.
Pas même cette satisfaction ! On ne le voit pas, comme je l'ai prédit. Le seul, le fidèle, l'insignifiant Fiouloulou est à ma portière.
La magnifique coquine se promène avec ses deux plus jeunes enfants, elle est en rose.
Il y a de cela quelques jours, aussi à la musique, j'étais en rose et Gioia passait avec son monsieur et s'est retournée brusquement en m'examinant.
Voilà, dit Fiouloulou comme à soi-mème, voilà Gioia qui étudie la robe rose.
Nous la rencontrons plusieurs fois et une fois elle a souri en me regardant. Elle s'oublie, elle est folle. Ma tante dit: Charogne.
Si je disais d'aussi vilains mots je dirais la même chose. Je continue à être amusée jusqu'à six heures du soir, mais à six heures l'ennui me prend. J'avais des cavaliers, j'en avais un surtout et je n'ai plus rien. C'est humiliant. Il n'y en a pas d'autres ici, dans ce chien de pays. Oublions qu'un instant ça a été autrement, j'ai vécu jusqu'à présent seule, sans voir personne, sans une âme de connaissance, et je vivrai encore ainsi; il serait surnaturel que ma vie ici changeât.
J'ai un instant cru que Dieu a eu pitié de moi, mais il ne m'entend pas ! sans doute je suis une bien grande coupable. Tout me manque ici, tout me fait la grimace. Depuis le premier jour jusqu'à présent et pourtant j'adore Nice !
Voyez, on aime toujours ce qui n'aime pas. Sic factae sumus !
Partout je suis en visite, à Nice je suis chez moi. Et le proverbe dit: Si bien que l'on soit en visite, on est encore mieux chez soi.
Nice, Nice ingrate.
L'avant-scène droite au rez-de-chaussée est prise, nous avons celle de gauche, celle des Durand, et nous trouvons par conséquent en face de notre loge de l'hiver, l'ex-loge de Gioia. Elle est occupée par ses deux enfants et par la vieille. Je suis avec ma tante et mes Grâces, j'ai la main en écharpe de gaze.
Pour la rentrée de Duplessis acteur très aimé on donne Giroflé-Girofla, la pièce de famille comme dit Fiouloulou. Le fidèle Fiouloulou qui vient nous voir.
Tous les acteurs sont en train, Tiste dit toutes ses bêtises à notre loge, Marie Petit, cette gentille petite femme que je vois depuis quatre ans et qui presque sourit chaque fois, Marie Petit, dis-je, est tout près, je lui glisse sous l'éventail: "Vous êtes très jolie ce soir". — Pour cela il faudrait vous ressembler me répond-elle dessous le sien avec le plus charmant sourire.
Les mots Giroflé et Girofla, répétés à chaque instant nous amusent tutti quanti dans la loge.
Ricardo vient et reste deux actes. Charmant, Ricardo.
Mais arrivons au fait. Gioia qui se cachait dans le salon se montre, depuis ce moment nous savons que d'Audiffret est dans sa loge, dans le fond du petit salon duquel nous l'avons si souvent regardé ce printemps avec mes Grâces, de derrière la porte.
C'est tout simplement de la saleté. Aller dans la même loge avec cette femme, et ses enfants, ses enfants, de qui ?
Elle est là avec son air tranquille et gentil derrière ses enfants,et parle de temps en temps au fond du salon.
Il lui a sans doute tout raconté car elle riait et se tournait vers la porte chaque fois qu'on disait Girofla.
Et mon portrait ! Elle l'a sans doute, c'est pour elle qu'il l'a volé. Le misérable !
Avant c'était excusable, on pouvait dire qu'il est un enfant, que c'est nouveau pour lui. Mais à présent qu'il n'est plus un enfant, et que ce n'est plus du tout nouveau pour lui puisqu'il l'a eue pendant trois ans, comment expliquer, excuser cette sale conduite ? Se montrer, ou plutôt se faire deviner avec cette femme, et avec ses enfants, avec toute la famille ! Fi !
[En travers: Je suis très agaçante avec ces éternels espionnages de la pensée, ces suppositions. Est-il possible de s'accrocher de la sorte ? Mais c'est insupportable]
Dans un entracte il vient au parterre, avec un air tellement canaille que c'est dégoûtant.
Certes il ne vient pas chez nous, il a peur de cette créature et puis sans doute il n'a pas envie de venir. Tout cela m'ennuie et m'amuse en même temps.
Nous déposons mes Grâces au n° 7 et, pendant que nous sommes arrêtés, le landau de Gioia nous devance et je reconnais le chapeau de paille du Niçois.
C'est sale.
— Allons, me dit ma tante quand nous sommes chez nous, assez vous occuper de jalousie, allez vous coucher. — Oh ! Madame comme vous vous trompez si vous me croyez jalouse. Certes il m'est désagréable d'avoir toujours cette face devant moi, partout. Ah ! ha ! Mais je ne suis pas jalouse, nous sommes si différentes ! Vous disiez tantôt qu'il le faisait exprès pour plus m'entraîner, cela ne m'entraîne pas, mais je suis amusée de me mesurer avec cette femme. Vous comprenez qu'elle est tout autre chose que moi. — Oui, mais il vous plaît, et Girofla a réussi, vous êtes amoureuse. — Non, je ne suis pas amoureuse, il ne me plaît pas. Sans doute j'aime mieux passer mon temps avec lui qu'avec Galula. — Et qu'avec Saëtone. — Un paysan ! — Et qu'avez Bihovetz. — Un vieux ! — Et qu'avec Pépino .. — Un saligaud ! — Et qu'avec Markoff. — Un lourdaud ! — Et qu'avec Woerman. — Une bête ! — Et qu'avec Godard. — Un enfant ! — Vous voyez bien que vous le préférez à tous. — Mais aussi vous me parlez de gens vilains ! Pourquoi n'admettez-vous pas qu'une femme aime une jolie figure autant qu'un homme. Je vous assure bien que c'est la même chose et comme un homme aime mieux les jolies femmes, une femme aime mieux les beaux hommes. Quant à moi j'aime les jolies figures et je me laisse influencer par la beauté.
— Donnez-moi un autre et je préférerai cet autre ! Mais il n'y a personne, dites de qui peut-on s'occuper ici ? Le seul être qu'on peut nommer jeune homme c'est Audiffret ! — Oui mais c'est fini, vous ne le verrez plus. — Pour le moment oui, mais écoutez une chose, je me suis mis dans la tête que j'aurai l'homme, et je l'aurai.. Ne m'interrompez pas ! Je suis tenace, une idée une fois entrée dans ma tête, n'en sort plus.
Tenez, je vois cette table, je la veux prendre, vous la prendriez, vous la casseriez et brûleriez, vous en disperseriez les cendres, il n'y aurait plus moyen de la prendre, n'est-ce pas ? Eh ! bien non, j'aurai toujours mon idée que je garderai jusqu'à la mort. C'est plus fort que moi. Depuis presque un an j'ai le projet de prendre Audiffret.
— Vous ne le prendrez jamais. Il est trop pratique. — Je sais, je ne le prendrai pas à présent, que je le prendrai quand je serai mariée. — Il sera marié aussi. — Eh bien, je le prendrai marié ! que m'importe, puisque je ne le veux pas pour mari. Je le veux, je l'aurai, n'importe quand et comment.
C'est maintenant, dis-je tout à coup, qu'il est en bonnet grec ! demain mon billet lui arrivera. — Il part demain à six heures du matin. — Oh ! que vous êtes naïve ! Il passe la nuit chez Gioia et il part à six heures du matin. Bêtise ! — Allez vous coucher et cessez vos jalousies. — Encore ! Mais pour qui me prenez-vous donc ! Moi, moi, jalouse de Gioia ! Allons, ma tante, vous ne le pensez pas !
[Rayé: Et je rentre chez moi. Non pas jalouse d'amour mais d'autre chose. Etre pré.[sic] Et abandonnée pour Gioia.]
— Je le pense, il vous plaît et il fait tout cela exprès. — Exprès ? Non, il ne le fait pas exprès. Il ne pense pas à moi. C'est un garçon qui sème ou qui croit semer les amours partout. Occupons-nous deux semaines de cette fille, montons-lui la tête, s'est-il dit, puis passons à d'autres. Voilà ce qu'il pense. Et c'est un homme bien heureux de se croire si puissant.
Enfin ! Bonsoir.
Et je rentre chez moi jalouse, pas d'amour mais d'orgueil.
Est-il possible, pensais-je en défaisant mes boucles dorées qui retombèrent sur mes épaules et sur mon dos en belles boucles, est-il possible qu'on me préfère cette femme ! Sans parler de la jeunesse, est-il possible qu'on préfère ce corps usé, cette peau fanée et fardée, à mon corps divin et à ma peau si ferme et si blanche ! Ces yeux gris insignifiants à mes yeux gris aussi mais vifs, mais spirituels ! Cette bouche flétrie et chiffonnée à ma bouche fraîche petite et vermeille. Ces mains osseuses à mes mains blanches et petites, son grand pied à mon pied mignon, sa poitrine pendante, car sa poitrine pend, le corset cache, mais je le vois.
Non, c'est impossible, aussi ne la préfère-t-on pas comme femme, on la préfère comme cocotte.
Je voudrais, par un miracle pouvoir mourir et renaître: Je me ferais fille publique comme Gioia pour un an, pour écraser et anéantir toutes les autres, je mourrais et puis redeviendrais ce que j'étais avant.
Et je me couche pour m'endormir bientôt mais inquiète et contrariée.
Si j'avais beaucoup de cavaliers cela ne me ferait rien, nous étions un moment entourées, nous voilà de nouveau seules ! C'est mortellement chagrinant !