Journal de Marie Bashkirtseff

A cinq heures et demie on nous reveille et de nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existait pas des chemins de fer du temps de Dante, il en eut certainement fait un des tourments de son enfer. Cette fumee empestee, ce bruit, ce tremblement continuel !
Grace a un livre je ne suis pas tout a fait miserable. A Monte-Carlo je deviens rose et me mis a rire (de joie) sans cesser jusqu'a Nice. Nous avions telegraphie et la voiture est la.
Au lieu de me debarbouiller je cours voir les macons qui m'arrangent les chambres, puis je monte au second, ou nous logerons en attendant, non sans regarder les fenetres closes du chateau, et avec un certain depit.
Chez moi, je me deshabille et en chemise me jette sur mes classiques, les range, leur assigne des armoires particulieres et ayant termine ce travail me jette sur le tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, des seuls vrais amis de l'homme, cet homme fut-il Socrate.
Poi ripasato un poco il corpo lasso
Ripresi via per la piagga dierta.
mais cela pas avant de m'etre parfaitement lavee des pieds a la tete, (je mis par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et la robe de batiste gris sauf le corsage que je remplace par un mantelet de foulard blanc je suis tres gentille ainsi.
Allons, pensais-je en voyant que les fenetres de la tour ne s'ouvraient pas et qu'il etait six heures passees, allons resignons-nous et, avec les livres, nous passerons encore agreablement ces quelques jours; allons donc voir ce que fait mon ex-belle Gioia, cette femme qui m'a fait tant courir ! Et je m'en allai doucement et seule [vers] mon ex-belle, quand tout a
coup un char traine par deux dragons ailes s'avance et fait tourbillonner la blanche poussiere de la Promenade des Anglais, le char est monte par deux hommes, dont le premier est mon oncle Saetone et le second mon... cousin d'Audiffret, tout en blanc. Ils sont tout etonnes de me voir, font tourner et descendent du fiacre.
- Bonjour Mademoiselle ! s'ecrie Girofla de sa voix de basse et percante, en s'elancant et me serrant la main, puis vient le tour de l'oncle.
Apres quelques mots:
- Eh ! bien, dit Saetone, que faisons-nous ? nous restons ici. Mademoiselle continue sa Promenade ?
- Oui !
- Eh bien allons.
Et je dois marcher entre ces deux anges gardiens, je tremblais un peu d'etre vue seule en pareille compagnie.
- Mademoiselle se promene la, toute seule si poetiquement, si doucement.
- Et oui, je n'ai pris le temps que de m'habiller ou plutot me deshabiller, oter mon costume de voyage.
- Que dites-vous donc ! vous etes charmante ainsi.
J'avais bien envie de lui demander sur quelle herbe il avait marche pour avoir de pareilles choses a dire. Jamais ou presque jamais il ne parle ainsi ! Mais le pauvre garcon a l'air... je ne sais trop comment dire, il a l'air et confus et tendre et tout. On dit que les affaires marchent si mal que c'est effrayant. Pauvre ame ! Je le plains presque autant que je me plaindrais moi-meme.
Nous arrivons devant la porte et ils entrent saluer ma tante qui s'avancait vers nous. En disant adieu il me serra la main comme alors et je rentre si gaie, si heureuse que ma tante me gronde et me dit que je suis une fille sans vergogne.
- Tant que vous voulez Madame, je suis enchantee, enchantee, enchantee et je ne le cache pas.
J'ai peine a comprendre et meme je ne comprends pas du tout cette grande joie, j'ai de nouveau la fievre comme alors et ne pense qu'au moyen de vite, vite passer la soiree et arriver au lendemain. Dans cinq jours il repart pour Paris pour revenir definitivement a Nice. Je tacherai de faire en sorte qu'il ne s'en aille pas.
Allons bon ! voila que ma folie me prend de nouveau ! C'est qu'en le revoyant je lui trouve un air auquel on ne devrait pas
se tromper et puis il m'a paru [Raye meme cherche] tres heureux de me voir.
Enfin ! quoi ! Je l'ai deja dit, des qu'une idee est entree dans ma tete, elle y reste et moins il y a de chances reelles, plus elle se cramponne a mon cerveau. D'ailleurs je ne sais moi-meme que penser, un jour il me semble que ca y est et un autre que je suis meprisee. De la les extremes de mon humeur, joie extraordinaire ou depit et colere.
- J'etais au Grand Hotel, dit l'homme, et on m'a dit: "Parties !"
- Ah ! bien, nous sommes restees dix jours a Paris, c'est votre faute si vous n'avez pense que dans huit jours a venir.
- Mais, non Madame, je suis alle le surlendemain. Mais si vous etiez alle encore deux semaines plus tard, c'est alors que vous nous trouveriez, dis-je en riant.
Peut-etre a-t-il voulu faire de l'effet en nous faisant attendre sa visite, ou simplement n'y a pas pense ! Il est facile de voir laquelle des deux suppositions mon amour-propre prefere.
Tous les gens que nous voyons ne nous parlent que de lui et on dit qu'on dit, ce qu'a dit de Gonzales .