Dimanche 12 septembre 1875

A une heure dix minutes nous nous remettons en wagon avec un marquis et une marquise italiens avec leur bébé.
Je suis si habituée de voyager, je ne fais que cela depuis quelque temps. Ah ! je sais bien pourquoi la plupart des maris n’aiment pas leur femme. Cette Italienne m’a donné une bonne leçon de l’art conjugal. Son bébé est charmant, blanc et rose et blond comme un Anglais, je l’admirais même. Mais voilà qu’arrive une catastrophe très naturelle et c’est la mère, malgré la présence de la bonne, qui a tout fait. Fi la sale chose !
Je comprends bien les hommes s’en allant au cercle ou chez des femmes propres et gentilles, et fuyant leur femme aux jupons pas frais, par économie, aux figures soucieuses, aux enfants... avec des catastrophes. Je n’accuse pas les hommes, Dieu m’en garde, je les approuve, je les plains.
Ce sont les femmes qui font les mauvais ménages en voulant les faire trop bons. Et elles osent se plaindre !
D’ailleurs à moins d’être moi ou à peu près, on ne peut pas retenir un mari dans les formes du comme il faut. Je ne parle pas de retenir l’amour, c’est chose impossible, il vient de lui-même et puis glisse entre les mains comme une bouffée de fumée.
Il y a des femmes qui pensent qu’elles retiennent l’amour par leur savoir ou leur coquetterie. Allons donc, elles ne retiennent rien du tout, et preuve que lorsqu’il s’en va, lui l’amour, c’est que tout leur savoir, toute leur coquetterie ne servent à rien et elles sont plus misérables encore que les femmes simples.
Le soir à Florence.
M’y voilà donc !
Ah !
Nous prenons un fiacre et allons à l’hôtel New York, Winslow me l’a recommandé, (j’ai oublié de dire que je l’ai rencontré au Grand Hôtel à Paris).
La ville me paraît médiocre, mais l’animation est grande; à tous les coins de rues on vend des melons d’eau par morceaux, j’avais faim et j’avoue que ces melons d’eau si rouges et si frais me tentèrent beaucoup.
Notre fenêtre donne sur la place et sur l’Arno. Je me fais apporter un programme des fêtes. Le premier jour était aujourd’hui.
Je croyais que mon cousin Victor-Emmanuel saurait profiter de l’occasion superbe qui lui est offerte.
Le centenaire de Michelange Angelo Buonarroti, sous ton règne de faquin !
Et tu ne convoques pas tous les souverains, et tu ne leurs donnes pas des fêtes comme ils n’en ont jamais vues, et tu ne fais pas tapage ? !! O roi ! ô imbécile ! Ton fils, ton petit-fils, le fils de ton petit-fils, régneront et n’auront pas cette occasion !
0 grosse masse de chair ! ô roi sans ambition, que dis-je ! sans amour-propre.
Il y a bien des congrès de toute sorte, des concerts, des illuminations, un bal au Casino, l’ex-palais Borghése. Mais pas un roi ! Rien de comme je veux !
J’en remercie Dieu tout en faisant des reproches à Victor-Emmanuel: s’il y avait des fêtes comme je pensais, je mourrais d’envie et de dépit. Car à coup sûr je n’y assisterais pas.
Ce qui est vilain c’est que nous ne connaissons pas une âme. Seules, seules, seules ! Deux femmes seules, que voulez-vous que cela fasse ! Surtout quand on n’est pas un monstre et quand on est élégant.
Enfin ! résignons-nous !