Journal de Marie Bashkirtseff

Georges continue de me révolter. Un autre après avoir fait ce qu'il a fait trouverait sa vie à peine assez longue pour faire oublier ses méfaits et lui (mais si je le dis on ne me croira pas) accuse toute sa famille et devient de coupable, devient juge ! C'est incroyablement audacieux.
Mais laissons-là ce charmant modèle de sobriété et de maintes autres vertus.
Il faut dire qu'il pleut et par conséquent la promenade italienne se fit en voiture. Ce pauvre Emile d'Audiffret s'est fait un habit comme celui que portait le duc au dernier jour des courses de l'hiver avant-dernier. Miser puer ! et dire que Dina odiat hunc puerum, ou peu s'en faut. [Rayé: C'est] Ce n'est pas étonnant car il est bien joli.
Je sais bien qu'il n'est pas encore temps, mais on n'aura pas le temps de se retourner en arrière quand je me trouverai grande et prête à aller dans le monde - c'est ce que je disais dans mon 4ème livre, après avoir dit qu'à Nice je ne puis aller dans le monde, en effet à peine me suis-je tournée en arrière et me voilà grande mais véritablement grande, j'ai seize ans le 12 novembre d'après le style russe, j'ai seize ans depuis onze jours, comme je devais naître le 12 janvier, au lieu du 12 novembre, on célèbre ma fête en janvier, c'est donc en janvier que j'aurais dû dire avoir seize ans.
Seize ans ! Ah ! le bel âge, et comme il me remplit de soucis et de joie ! Je suis à la veille d'entrer dans le monde, à la veille de livrer la bataille. Bon, on fera de son mieux. C'est effrayant tout de même. Ce qui m'effraye le plus c'est notre position.
Hier au soir, m'étant couchée sur le tapis devant la cheminée je déclarai que je ne m'en irai que lorsqu'on m'aura dit où et comment j'irai dans le monde, ayant commencé ainsi je leur tins ce discours:
- J'ai seize ans, l'hiver prochain j'en aurai dix-sept et l'hiver prochain je veux aller dans le monde. Je vous préviens d'avance pour ne donner lieu à aucune surprise. Ne vous attendez pas à ce que je consente de moisir jusqu'à vingt ans comme moisit Dina.
A dix-sept ans je veux sortir (on devrait commencer à seize, mais je suis en retard d'une année, que je rattrapperai dans la suite). A dix-sept ans, je cesse les leçons, je ne ferai que du piano, du chant, de la peinture et puis je lirai.
Ecoutez-moi bien, l'hiver prochain j'irai dans le monde, vous entendez, l'hiver prochain il me faudra une autre position que celle de maintenant. Vous ne pourrez pas dire que vous ne vous attendiez pas, vous êtes bel et bien prévenues.
Je pense que c'est assez clairement énoncé, mais leurs esprits oublieux et légers demain ne se souviendront plus mais je serai toujours là leur ouvrant les oreilles et les yeux avec un "flapper" comme ces hommes de l'île volante dans les Voyages de Gulliver. Et puis je prierai, mon éternelle ressource, la seule vraie, c'était bien à faire des plans de loin, mais tout près comme c'est à présent c'est autre chose, et je suis embarrassée.