Mardi 29 juillet 1873
Enfin !
A dix heures Paul et Walitsky allerent chez le banquier et retournerent successful. Enfin ! Enfin ! Apres des suppositions, des oppositions, des objections contre Vienne, toutes sortes d'alarmes, de craintes, de malheurs de toute sorte, qui doivent nous arriver a Vienne. Nous voila partis II!!!!! Le depart a ete fort gai, en somme. Je n'ai pas manque de verser des larmes quand on a parle contre le voyage.
M. et Mme Anitchkoff et maman allerent avec nous jusqu'a Monte-Carlo. Mais voila une autre aventure, au lieu de continuer nous restons a Monte-Carlo pour jouer et diner et nous ne partons que demain matin a huit heures (robe grise, chapeau noir). J'ai joue, maman a perdu. Nous avons dine avec les Anitchkoff. Le diner etait tres bon, voici le menu: soupe, je ne sais pas quelle, saumon aux crevettes, filet aux champignons, petits pois, canard, dessert, raisins, gateau noisettes nouvelles et des vins.
J'etais comme toujours l'ame de la partie. On s'est bien amuse.
Mais ma tante dit:
-- *Eh bien voila nous irons a Vienne, eh bien supposons que nous mourions, et si moi je meurs, vous n'aurez pas du tout de fortune, qu'est-ce que vous ferez alors ? car il n'y a pas de testament !
-- Alors faites-en un*, a dit l'un de nous.
Tous appuyerent la proposition, M. Anitchkoff aussi et, du diner on alla droit dans notre chambre. J'ai dit:
-- Ma chere tante, tout pour moi.
Et puis, je suis si gaie ce soir ! Cette gaiete m'a prise en quittant Nice. M. Anitchkoff, en homme serieux m'a dicte le testament. Je ne pouvais pas garder le serieux, a chacune de ses phrases, je faisais des remarques et je tournais tout en ridicule. Il fut force de me dire:
-- Eh bien si vous mettez toutes ces betises dans ce copiage alors il y aura peu de place;
Je ne me fache pas, c'est un digne homme. S'il se permet plus que les autres c'est qu'il est un ami veritable. Il a corrige et ma tante s'est mise a le copier, elle a gate plusieurs feuilles mais enfin tout est fini. M. Anitchkoff est un des temoins. Ma tante donne tout a moi, a condition que je dois payer vingt-cinq mille roubles a Dina, vingt-cinq mille a Paul, vingt-cinq mille a Georges, vingt-cinq mille a maman et trois mille a Walitsky.
A part tous ces paiements, une jolie fortune. Nous allames dans la salle a manger a onze heures, depuis le diner on [n']a fait qu'ecrire. Maman m'a donne cinq cents francs a Nice encore, grand-papa vingt-cinq roubles. Oh ! l'avare. Nos chambres sont n 1 2, 11, 1 7. Maman a tant perdu que Paul fut envoye a Nice chercher de l'argent.
[Bas de page enleve]
A Nice, a dejeuner, on disait que le prince Galitzine fait des folies et sa femme a dit que lui dit qu'elle est trop vieille pour lui.
-- Dix ans de difference n'est rien du tout pour un homme m'a dit mon mari, dit-elle.
-- Moussinka je veux vous marier au duc de Hamilton. Mme Bashkirtseff, j'ai trouve pour elle, c'est justement son affaire.
On parlait des differences d'age.
-- Il a trente-quatre ans, dis-je, me tournant vers la princesse.
-- Vingt ans de difference entre vous et lui, ca ne fait rien, ajouta-t-elle. Alors maman a commence un long speech :
-- Non, quelle idee, il a une maitresse, un homme qui a une maitresse ne doit pas se marier. Parce que la premiere annee il adorera sa femme, mais apres il rencontrera son ex-maitresse chez un ami, il la verra brillante, entouree (fardee et fausse, c'est vrai), il pense que voila un tresor qu'il a perdu, il retournera vers elle et la femme est jetee. Non, un homme qui est habitue de passer son temps chez une femme, qui est habitue a elle ! c'est impossible.
-- Pourquoi ne pourrait-il pas passer son temps chez sa femme comme il le faisait chez sa maitresse ? Oh ! sans doute si la femme se met a mariner, a conserver des fruits, a mettre une robe de percale negligee, a devenir une econome**; sans doute alors le mari cherchera des distractions, c'est une bonne menagere, dira-t-il, je l'apprecie, mais je ne puis l'aimer comme on aime une femme.
C'est de moi ces discours.
Maman:
-- Non, non, c'est impossible une femme ne peut pas adopter les vices de la maitresse, et c'est cela qui plait aux hommes.
Voyant qu'elle prend cela serieusement je n'ai pas insiste, ce serait inconvenable. Elle continua:
- Si ma fille voudra me consulter, si elle me demande: "Maman, celui-la me demande en mariage", et si cet homme a une maitresse, je lui dirai que: non, ma fille c'est ton malheur ! On peut avoir plusieurs cocottes, mais quand on en a une, voila le plus mauvais, c'est incurable: si mon fils a une maitresse, j'irai prier les parents de sa fiancee de ne pas lui donner leur fille ! Enfin, un homme avec une maitresse n'est pas recu dans une maison de famille.
Et sur ce ton pendant longtemps. Elle a peur que Hamilton peut empecher mon mariage avec Miloradovitch. Elle sait que j'aime, elle en est fachee. Elle a peur, avec raison, que mon amour pour Hamilton m'empeche d'epouser l'autre. Elle expose tous les vices de Hamilton et toutes les qualites de l'autre. Mais ce sont ces vices que j'aime ! Qu'est-ce que c'est qu'un garcon de quatorze ans ! Un blanc-bec ! Il est beau, jeune, riche, seul, il n'a pas de maitresse me dit-on. Il en aura s'il n'en a pas ! Pardieu ! et ce sera pis encore. Eh que diable ! Eh bien je prefere le duc avec tous ses vices. S'il m'aime, il n'aimera pas une autre. Et cet amour sera sans prix, parce qu'il sait ce qu'il aime, un jeune fou aime tout ce qui porte jupe.