Journal de Marie Bashkirtseff

Hier j'etais tres irritee, je ne sais pourquoi, j'ai pleure. Il faisait une chaleur insupportable. Je pris le premier livre venu et je mis a le lire pour me calmer. En effet dans une heure, j'etais tranquille et meme gaie. La chaleur m'enerve et encore plus l'ennui. Je n'ai pas envie de sortir, car je ne verrai personne, je m'ennuie dans toute la force du mot.
Aujourd'hui, j'ai pris ma premiere lecon d'anglais avec miss Elder. Elle enseigne assez bien, mais est un peu jeune et l'experience lui manque beaucoup, ca n'est pas un defaut. Elle gagne a etre connue. Je prends deux heures trois fois par semaine, aujourd'hui j'ai fini a deux heures un quart, le reste trois quarts, nous avons cause, ce sera toujours ainsi et j'espere que je parlerai bien et vite.
La princesse Galitzine a dine chez nous le soir. Apres une promenade en voiture, nous allames aux "Folies", c'est-a-dire la princesse, Dina et Paul, moi ne voulant voir que Plessis (l'acteur qui represente trente-six tetes differentes magnifiquement) j'allais avec maman manger des glaces pres du cafe de La Victoire, en voiture, on peut y aller. J'avais l'intention de venir juste a la scene de Plessis, mais je suis venue un peu tot et j'ai trouve surtout le vaudeville tres convenable (robe grise bien). Puis enfin Plessis, il a tres bien fait l'age depuis vingt ans - cent ans, sans quitter la scene. Les figures les mieux faites etaient Guillaume, Gambetta, Napoleon 1er et Garibaldi. Les autres etaient aussi bonnes peut-etre, mais ne connaissant pas les personnes, je ne puis juger. Le fait est que la variete des expressions est remarquable, Garibaldi et Napoleon 1er etaient surprenants; surtout ce dernier, tout a fait le portrait, mais magnifique. Le theatre est surtout rempli de peuple. Il y avait la les professeurs de russe, anglais, allemand, francais etc. Keldal un des creanciers ou espece de Rodianobre de Mme Galitzine. Elle dit toutes les fois qu'il est amoureux de moi. Comme cela me degoute ! Je supporte les femmes professeur, actrice et en general de deuxieme et troisieme qualite, mais les hommes, je ne les souffre que de premiere. Je ne puis voir sans degout que les hommes de premiere qualite. Tout le reste me repugne a un tel point que je ne puis les regarder et si, par malheur extreme, je me trouve dans la meme chambre, je suis sur des epingles, je suis malheureuse, enfin ils me degoutent, voila !
Apres Plessis nous partimes. Maman et moi allames nous promener au jardin par un clair de lune admirable.