Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis pas allée à l'église (robe grise, bien). Il fait chaud comme dans un four. Ça n'est plus le soleil qui brûle, mais c'est l'air et c'est encore plus affreux. Je fonds, j'ai affreusement chaud. Georges avait amené son ami, M. Drillat, un homme de quarante ans environ, assez gros, le nez grand et rouge comme je n'ai jamais vu. Il a l'air d'être fait en bois ou, non, en papier mâché verni. C'est un de ces types qu'on voit à la roulette, qui jouent toute leur vie. Et dans les conversations: "La rouge est sortie dix fois ! C'est une chance pour celui qui est obstiné comme moi. L'intermittence de couleur m'a donné dix louis. Avec la série de noire je ne fis rien etc. etc. etc. etc." Ce sont ces gens qui ont fait du jeu leur métier.
Fama di loro il mondo essere no lassa / Misericordia e giustizia gli / Non ragionam di lor ma guarda e passa.
A trois heures je pris un bain de mer. Revenue du bain je trouvais tout le monde au jardin. Maman me dit que la duchesse de Faetano offre sa maison pour cent mille francs dix ans. Ce serait très beau. Je voulus savoir si la grande maison est à vendre. Je suis allée chez la duchesse la prier de venir au jardin. On a parlé deux heures pour rien. La maison du coin: deux cent mille francs et la grande trois cent cinquante. C'était donc une fausse alerte.
Le soir à sept heures nous sortîmes, maman etc. à Monaco.
Moi, avec Dina, après avoir fait un tour sur les quais et à la promenade, sommes rentrées. Comment je passe mon temps ? Eh bien ! très mal. Les livres sont à l'autre villa, emballés et je ne puis étudier, je lis de l'anglais, les œuvres de Oliver Goldsmith, je l'aime beaucoup, ses comédies sont tellement spirituelles !