Journal de Marie Bashkirtseff

Le temps est délicieux, frais, il pleut un peu, une toute petite brise; une journée comme à Baden-Baden (robe violette, chapeau en toile cirée), on ne voyait pas ma robe car j'ai mis mon imperméable, j'ai mis la parure de boucles à ma tante, elle me l'a donnée; mon cou très décolleté, le manteau noir, sans rien qui sépare le cou du manteau, il semblait plus blanc que d'ordinaire. Ce temps frais et humide m'a rafraîchie, j'étais jolie, oui jolie; rose, blanche, les cheveux sous ce chapeau noir étaient dorés; à moitié relevés, les boucles d'oreilles étaient presque de la même couleur que les cheveux. Je suis assez contente de moi. On m'envoya la voiture et je suis allée seule chez Mme de Mouzay retrouver maman et aller avec elle à la villa Baquis qu'elle a visitée ce matin et qu'elle trouve très bien. J'y trouvais M. et Mme Anitchkoff. J'entrais, ils sortaient.
La villa est très belle, c'est une maison noble, belle, grande, le jardin est fort beau aussi. Il y a beaucoup de chambres. C'est très bien en un mot. Une chose me tourmente, je serai privée de mon plus grand bonheur: le voir. Etant à la promenade, même dans Acqua Viva au fond je puis aller à la terrasse et, pour prix de ma patience, d'y aller tous les jours. A chaque moment que j'ai à moi, je parviens à le voir deux fois au moins par mois. Je ne puis le voir que de cette façon. Je ne le connais pas. Il ne va pas dans le monde ! Tandis que dans cette villa je ne le verrai plus. Je ne pourrai le voir que dans mes promenades et pas même. Je ne l'ai jamais vu (ah ! si ! une fois, la première fois) se promener. Il va chez elle et revient de chez elle, c'est tout. Et puis, en voiture, je rougirai, on saura, il vaut mieux ne pas y penser ! C'est trop dur !
De la villa maman alla chez Mme Anitchkoff et je suis allée chercher ma tante et Dina. Elles aussi trouvèrent la maison bien et on est d'accord; le prix: cinq mille cinq cents francs pour l'année. Demain on signe le bail. Alors il n'y aura plus de retard et je pourrai aller à Vienne. Et là... oh je suis bête ! A dîner une querelle affreuse, grand-papa et maman, pour Collignon. Grand-papa se permet trop, je suis indignée. Cet horrible Moltchanoff est venu, je voulais qu'on dise qu'il n'y a personne, mais papa voulait le recevoir. Maman etc. sont descendus au jardin pour le recevoir. Il me répugne, je le soupçonne être un agent quelconque. Comme on est imprudent ! Il y avait tant de monde qui nous a trompé. Je ne comprends pas cela ! recevoir chez soi un inconnu, un personnage suspect. Eux-mêmes le reconnaissent et reçoivent cet homme. On s'en repentira.
Papa s'est permis de parler mal de mon nom, je l'ai sérieusement prié de se modérer. Il a même parlé de factures etc. Je lui ai expliqué que je ne lui dois rien, que je vis pour mon argent et qu'il ne me donne rien.
Je crois que ces dames ont emmené dans leur voiture l'espion, à Monaco ! Oh ! rage ! oh ! horreur !!!!