Samedi 24 mai 1873

Pour dîner chez les Sapogenikoff à une heure et demie (robe écrue, cheveux demi-pendants, demi-retroussés, bien) à onze heures en ville avec Paul pour chercher des verres à lampes pour quelqu’un à Nice et pour acheter le livre que j’ai perdu. Nous avons parcouru toute la ville car nous ne pouvions trouver ces verres et avons été obligés de les chercher partout. Nous les avons enfin trouvés et le livre aussi. On me regardait tant ! Vraiment, comme si j’étais un ours ou je ne sais quoi. Là encore je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas parce que je suis ridicule car je ne le suis pas; et je n’ose pas dire que c’est parce que je suis... jolie... Oh ! non. Je ne dis pas cela. Chez les Sapogenikoff au dîner Ensuite plusieurs parties de croquet. Mais je ne puis dire ce que c’est, seulement je ne suis pas à mon aise là-bas, et ne puis me lier avec les jeunes filles.
Quand à cinq heures maman vint, (elle était allée après dîner à l’hôtel pour finir avec Krumling) j’étais très soulagée de partir, d’ailleurs je voulais acheter le croquet que nous avions vu ce matin avec Paul ; c’est un magnifique de Londres. Les Boyd avaient un tel jeu à Bade.
Nous sommes allées avec maman et l’avons acheté. J’étais très contente. Après avoir dîné à la table d’hôte (car le premier n’était pas fameux) nous sommes sorties toutes les trois nous promener et j’ai acheté deux balles car cela a tant d’attraction pour moi maintenant, je vais devenir un bébé.
A huit heures M. Yourkoff avec Alexis et Cima, le garçon qui vit avec eux, vinrent pour aller au cirque avec nous.
En allant là, je me suis remise un peu et j’ai repris mon humeur gaie. J’ai parlé avec les garçons. Ce Cima me lançait des regards et cela me faisait rire intérieurement. Nous nous mîmes au premier rang, les places étaient retenues (oh ! maman et Paul causent et je ne puis écrire, j’écris bêtement). La représentation était très belle, surtout l’acrobate faisait des choses surnaturelles.
En sortant, maman m’a présenté les filles de Mme Kanchine. Quand je suis entrée au cirque, l’une d’elles, l’aînée, m’a beaucoup examinée. Mon apparition a produit beaucoup d’effet en général, surtout parce que je suis toute nouvelle pour les gens d’ici et parce que je me promène dans les rues car on ne voit pas le monde de Genève et si on ne savait pas qu’il existe on pourrait croire qu’à Genève il n’y a que des cuisinières, des blousières etc. etc.
Ici les enfants sont comme à Bade, les garçons font la cour aux filles etc. etc. etc. J’aurais beaucoup de soucis si je restais car je ne cours après personne et me conduis très fièrement. En somme, cela m’amuse assez et je me plairais à Genève, mais il est absolument nécessaire de connaître tout le monde, autrement c’est un tombeau. On ne vit pas dans la rue comme à Nice, Bade etc. etc. mais on vit chez soi. Ah ! au cirque j’ai vu le monsieur que tout l’hiver dernier nous prenions pour Audiffret aîné; Yourkoff le connaît, c’est le comte Grimau. Au retour en voiture j’eus une discussion avec Yourkoff par rapport
au Tir aux pigeons. Il étalait tous les principes de moralité et de je ne sais quoi encore, je voulais prouver le contraire. J’étais de bonne humeur et je l’apprécie d’autant plus que c’est plus rare chez moi maintenant. Je me présente toutes les querelles comiques qu’il y aurait pour les garçons qui me feraient la cour avec Marie Sapogenikoff. Car si je reste encore Cima..... enfin, c’est égal. Un ami de Paul lui a dit que je suis
belle (bête qu’il est).
A lire cela on croirait que je suis toute remplie de ces bêtises et que c’est sérieux. Je prends note de cela pour en rire après. Je ne suis pas de ces filles qui s’amourachent des garçons, non. Je laisserais volontiers me faire la cour, oh ! oui ! mais jamais ni un pressement de main ni (Dieu m’en garde) un baiser. Je reste toujours froide, c’est-à-dire je suis comme je suis, car je ne puis donc pas prendre cela au sérieux. Et je n’en serai que plus recherchée. Les filles qui se pendent au cou des garçons, ça ne vaut rien. Une seule chose sérieuse m’occupe: c’est le duc de Hamilton. S’il lira un jour ce journal il me verra toute entière comme je suis devant moi-même. Il verra que je ne suis pas comme tout le monde, que je l’aime, que toutes mes pensées sont sérieuses, que je ne m’occupe pas de bêtises comme les autres. Dans tout ce que je fais, partout où je vais, je ne pense qu’à lui. Avant, je pouvais m’amuser, maintenant, au milieu de tous mes amusements, un seul désir me poursuit: de le voir, de l’avoir près de moi. Toujours je me dis: « Ah ! s’il était ici ! » Je l’aime, mon Dieu ! Je Te supplie de faire qu’il m’aime.