Journal de Marie Bashkirtseff

A huit heures et demie nous sommes allés tous, excepté ma tante qui a une fièvre très forte, à l'enterrement. D'abord, il y eut un service à la maison puis tous sont allés à l'église, on fait entrer le cercueil à l'église, on a dit la messe puis un
service funèbre. Il y avait beaucoup de monde, des étrangers, les Michel, les deux grands-ducs étaient là.
Il est inutile de dire quelle fût la douleur du vieux et de Mme Patton, à la fin elle s'est trouvée mal. Tout le monde l'a entourée et le pauvre vieux était seul; il est tombé sur une chaise, il ne pleurait plus mais il criait. A l'instant nous sommes accourus près de lui, on l'a soigné, on lui a donné de l'eau, etc. etc. Enfin les scènes de douleur que j'ai vues sont si affreuses que j'en ai pleuré, et que j'en tremble encore. Des larmes, des sanglots, des cris, toutes les horreurs du malheur et du désespoir. A une heure et demie nous retournâmes. Puis à quatre heures et demie après deux heures de piano, je suis sortie (robe noire, bien) avec maman, j'ai acheté l'étoffe grise pour la robe de voyage. C'est comme pour monter à cheval, j'ai commandé l'amazone et j'ai monté, car c'est toujours un pas en avant la robe de voyage. Aujourd'hui les premières cerises.
Il n'y a plus personne dans tout le sens du mot. Les vilains, sales, bêtes Niçois seuls restent. Oh ! mon Dieu fais moi partir. Je T'en prie. Fais moi cette grâce. Je ferai venir un chapeau pour la robe grise.
[Dans la marge: Vers six heures le vieux est venu s'informer de la santé de ma tante. Il a si peur pour tout le monde, pauvre !]