Mardi 13 mai 1873
Lourd, gris et petit vent mais beau. A la promenade (robe noire, roses), quelques commissions en ville que je voulais prolonger car après nous devions aller chez les Anitchkoff. Ce sont de bons géans [sic], mais pas de mon goût. Madame est tellement sans façon, elle vous tire, vous pince, vous secoue. Et puis ils ont une si désagréable manière, c'est de vous retenir quand on est là, c'est fini, ou bien se quereller, ou bien rester sans fin. Ils vous tiennent, vous prient de rester, vous forcent à manger. C'est sans doute très bon mais j'aime mieux les géans [sic] qui vous offrent une fois et alors vous acceptez ou non, sans qu'on vous martyrise une heure. Pour m'en aller, c'est tout une affaire et je finis par m'enfuir après avoir été pressée dans les bras (de fer) de Madame jusqu'aux taches bleues.
Avant d'aller chez eux, je suis allée à New Scotland, pour voir des étoffes pour costumes de voyage, car je vais absolument aller à Vienne ! si Dieu me le permet. Je voudrais un costume gris, chapeau mousquetaire également gris avec plumes de coq. Ce serait incomparable, charmant, simple, distingué, parfait. Je veux doublement aller à Vienne car là je rencontrerai le duc de Hamilton, il y est sans doute. Il est partout où c'est bien, et partout où l'on va. Je dois avouer qu'il a assez le type d'un boucher, anobli et beau sans doute. Mais beaucoup de bouchers sont rouges comme lui, la face assez rouge et gros. C'est une ressemblance comme on dirait, entre Miss Gunnis, et la femme de chambre de l'hôtel Chauvain, toutes les deux sont blondes, des yeux foncés, un joli teint, mais toutes les deux sont tellement différentes, oh ! mais si différentes I
D'ailleurs le duc est mon idéal, en tout; figure, cheveux, teint, taille, grosseur, manières, voix, expression des yeux, manière de s'habiller; son fiacre, tout, tout est particulier, rien de commun, rien comme tout le monde. En un mot, il est mon idéal, il n'y en a pas de meilleur que lui.
Ça n'est pas que je ne vois pas de plus beaux, je sais bien qu'il y en a de plus beaux, il y a même des gens (bêtes !) qui le trouvent laid. Mais il est l'idéal de mon goût, rien ne me plaît comme lui. Je l'aime, personne d'autre. Oh ! s'il m'aimait comme je l'aime ! Je ne dis pas la moitié comme moi (comme dans les poésies) car c'est triste d'être aimée moins qu'on aime; j'aimerais au contraire plus, mais je serais satisfaite s'il m'aimait comme je l'aime.
[Dans la marge: Pas mal et comme je pense maintenant.]