Dimanche 11 mai 1873
A l'église (robe neuve, pas mal), il fait très chaud, de l'église nous avons ramené à la maison Nathalie Patton. Puis à la maison à une heure chez les Savelieff, Madame est mourante, il y a déjà deux jours qu'elle est sans connaissance et ne parle plus, et quatre jours qu'elle est extrêmement malade. Nous entrâmes dans la chambre; il y avait la vieille Mme Patton près d'elle. Je regardais le lit et d'abord je n'ai rien vu et cherchais des yeux la malade, puis m'étant approchée j'ai vu sa tête, car elle a si maigri que d'une femme forte, grande, énorme, elle est presque maigre. La bouche ouverte, les yeux fermés, ou un peu ouverts par moments mais voilés et morts, la respiration forte et difficile. On parlait à voix basse, elle ne faisait aucun signe, les médecins disent qu'elle ne sent rien, mais moi je crois qu'elle entend et comprend tout autour d'elle, mais ne peut ni crier, ni rien dire.
Quand maman la touchait, elle poussait des espèces de gémissements. Le vieux Savelieff nous a rencontrées sur l'escalier, il a pris la main de maman et, fondant en larmes et sanglotant, dit à maman: Ne faites pas attention, les plus malades... à quoi bon, voyez-vous, faites attention. Pauvre, j'en avais le cœur aching . Puis je l'ai embrassé en silence. Puis est arrivée sa fille, en silence elle s'approcha du lit et puis, appelant sa mère de noms caressants, se mit à pleurer. Pauvre ! voilà cinq jours qu'elle est dans cet état. Voir sa mère mourir de jour en jour ! Je suis allée avec le vieux dans une autre
chambre. Il me pria de rester avec lui. Comme il a vieilli ces derniers jours ! Tout le monde a une consolation, sa fille a ses enfants, son mari; et lui seul, ayant vécu avec sa femme trente ans, c'est quelque chose. A-t-il bien ou mal vécu avec elle ? mais l'habitude seule fait beaucoup. Je suis retournée plusieurs fois auprès de la malade. La femme de charge est toute éplorée, c'est bien de voir dans une domestique un si grand attachement pour sa maîtresse. Le vieux est devenu presque un enfant. Mais le plus affreux malheur, c'est pour sa fille. Car on peut avoir plusieurs frères, sœurs, on peut avoir un autre mari, on peut avoir un autre ami mais une mère ! Elle est unique, et aucun amour au monde ne peut être comparé à celui-là. Nous partîmes enfin, car il fallait envoyer la voiture chercher les enfants Howard qui viennent passer l'après-midi chez nous. En arrivant nous avons trouvé la comtesse de Mouzay et sa fille, nous sommes restées à causer, quand sont arrivés les Howard, et ces dames partirent.
Nous avons resté quelques temps au salon, puis j'ai pris les garçons dans la salle à manger, et nous avons fait une dizaine de parties au croquet, sur la table. Ils savent bien jouer, et c'est vraiment un grand plaisir, avec mon amour pour ce jeu, d'avoir de bons joueurs.
Pendant ce temps Dina et les filles ont couru, crié, se sont chatouillées, comme c'est stupide ! Ces deux petits garçons, presque bébés, sont bien élevés, savent causer, ont de bonnes manières et se conduisent comme des grands. Les filles vous prennent par les mains, la taille, le cou, d'une telle façon que vous avez tout chiffonné. Mais malgré cela je les aime assez, pas comme l'aînée, l'autre, je l'aime beaucoup. Après avoir mangé des fruits et des bonbons nous descendîmes au jardin. Puis vers six heures un quart elles partirent. Je n'aime pas beaucoup ces amusements. Les filles ne faisaient que m'embrasser, sans doute c'est très bien de leur part et je serais ingrate de ne pas apprécier leur amour pour moi, mais ça n'est pas très amusant.