Dimanche 20 avril 1873
Beau, pluie à travers le soleil, puis gris et beau.
Pâques. Sainte Fête.
Je me suis levée à onze heures. Lise Howard est venue me féliciter, j'étais en chemise, elle est restée avec moi dans la chambre à coucher. Puis il est venu des visites.
On a apporté mon chapeau, comme celui de Mlle de Galve mais en paille d'Italie, très joli, j'en suis très satisfaite.
A la terrasse (robe noire, tunique écrue de Dina, chapeau neuf très bien, la figure fatiguée).
Puis à la musique, le monde entièrement des beaux Niçois . Comme je voudrais partir ! Je m'ennuie tellement ! Je ne sais si cet ennui me paraît si grand à cause de mes fatigues, hier je me suis couchée tard, ou bien je m'ennuie vraiment. Il n'y a personne.
Nice est insupportable. Oh ! que je voudrais m'en aller !
[Page intercalée: 1874, 29 juillet, Spa.
Tant l'espoir était grand, tant je priais qu'en lisant cela, il me semble que ce que je demandais va arriver un jour. Je me souviens combien de chaleur et d'enthousiasme je mettais dans mes prières que je disais le soir et que j'écrivais. Il me semble qu'il est impossible qu'il en arrive autrement. J'étais si certaine.
Malgré ce qui existe, je suis entraînée à croire que ce que je [Rayé: priais] demandais sera. C'est une folie d'aujourd'hui, demain peut-être je m'étonnerai comment j'ai pu croire aujourd'hui à des folies d'autrefois.]
Je suis si malheureuse aujourd'hui. D'ailleurs je m'ennuie toujours pendant toutes les fêtes possibles. Puis à la maison.
Le soir on va au théâtre, moi je voulais aller aux Italiens, une représentation de Mme Galletti "La Favorite". Je ne sais pas d'ailleurs si je veux y aller, je ne sais pas ce que je veux aujourd'hui.
Je me suis mise à lire "Mrs Haliburton's troubles" by Mrs Henry Wood. Et j'a lu les lignes suivantes :
Whatever may be your object in life, work on for it. Be you the heir of a Dukedom or be your heritage but that of daily toil, an object you must have, a man who has none is the most miserable being on the face of the globe. Bear manfully onward and get the prize.
Puis:
Only be resolute; only regard trustingly the end, and labour for it and it will surely come. It may look at the distance so far off that the very hope of attaining it seems but a chimera . Never mind bear hopefully on, and the distance will lessen palpably with every step. No real good was ever attained to in this world, without working for it.
No real good, as I honestly believe, was ever gained, unless. God's blessing was with the endeavours for it.
Make a friend of God.
Cela m'a impressionnée. Mais que faut-il faire pour obtenir ce que je désire. Je me désespère parce que je n'ai pas le moindre espoir. Mes mauvaises humeurs viennent de là. Que ne ferais-je mon Dieu ! Mon objet. J'en ai un. Oh ! oui ! Mais comment l'obtenir ? Quoi faire ?
Je me désespère et cela me rend malheureuse. Je ne dois pas me désespérer, je ne dois pas. Je dois avoir confiance en Dieu. Sans Lui on n'a rien dans ce monde.
Je crois en Lui, j'ai confiance en Lui.
Il me protège toujours. Jusqu'à présent, Il me donne tout ce que je demande même ces petites choses. Quel droit ai-je de ne pas espérer ?
Il m'envoie peut-être ce temps où je n'ai rien qui me fait espérer. Il veut voir si je puis me confier à Lui, sans marque apparente de l'approche de mon but. Si je puis me retenir de ne pas murmurer. Je ne murmure pas, Seigneur ! Non, mon Dieu.
Comment puis-je oser vouloir que tout m'arrive en un jour ? Je suis trop présomptueuse. Avec l'aide de Dieu, j'aurai peut-être tout avec le temps, en son temps. J'espère, et en attendant je me résigne à ce que j'ai. Mais mon Dieu ! aide-moi, ne m'abandonne pas.
[Page intercalée: Ce passage me remplit d'étonnement. En relisant mon journal, je m'oublie et pense comme alors.
Il est impossible qu'on appuie une pareille chose sans raison. Ce passage anglais m'étonne, m'embrouille les idées et me fait penser comme alors. Ce serait trop audacieux d'ainsi appuyer une bêtise, ce qu'il dit là doit être fondé sur quelque chose.
Et qui sait peut-être II m'envoie ce temps d'entière révolution, de changement complet de tout pour m'éprouver encore I Qui sait, peut-être Il a fait ce qui est arrivé pour m'éprouver, et je n'ai pas su soutenir l'épreuve !
Bien souvent, presque toujours j'ai négligé mes prières, je les disais vite sans y penser. Je ne priais plus.
J'étais si désappointée que je ne demandais plus rien comme il faut.
C'est que je ne puis, je ne dois plus raisonnablement prier pour ce que je priais alors.
Mais en ce moment je prie et comme si je n'avais de religion, de croyance et de vertu que dans cet espoir sans lequel tout s'en allait. C'est vrai, depuis je ne suis plus comme j'étais.]