Journal de Marie Bashkirtseff

Très beau. A l'église (robe en percale rose, chapeau noir, pas mal). Je ne suis pas du tout contente, je n'ai plus rien à mettre, rien, absolument, aujourd'hui et tous les jours maintenant, je suis très mal habillée et c'est naturel, je n'ai pas de robes, les robes d'hiver ne peuvent plus se mettre et des robes neuves je n'en ai pas; ça me rend d'une humeur affreuse, et j'ai envie de pleurer. Demain je commanderai quelque chose car comme cela ça ne peut pas durer.
Vers trois heures sont venues Lise et Aggie Howard, nous nous promenions au jardin et partout, puis ensemble à la musique, beaucoup de monde pour maintenant, puis nous les ramenâmes chez elles. Elles sont charmantes, si j'avais une robe je pourrais dire que j'ai bien passé mon temps.
Je voudrais savoir [ce] que veut dire que Gioia ne sort pas, la maison est ouverte, mais la grille fermée, souvent viennent des femmes demander quelque chose, on ne leur ouvre pas mais le domestique parle à travers la grille, je suppose qu'elle est malade, si oui, alors il l'a quittée car autrement il serait là. Et peut-être elle ne lui fait pas savoir car les hommes n'aiment pas des femmes comme cela, malades; elle a raison.
Et peut-être elle n'est pas à Nice mais la maison est ouverte, car ses enfants sont ici. Je n'en sais rien.
Je voudrais le voir, je suis dans une humeur si triste. Je ne le vois pas. Je n'ai pas d'espérance. Je n'ai aucune espérance qu'il peut un jour m'aimer. Je n'ai aucune idée positive de mon avenir. C'est-à-dire que je sais ce que je voudrais, mais je ne sais pas ce que j'aurai !
Comme j'étais gaie l'hiver dernier, tout me souriait, j'aimais le baron Finot, il était là, j'avais de l'espoir, et tout se brise. J'aime maintenant une ombre que je ne pourrais peut-être jamais avoir, mais je l'aime ! oh ! oui !