Journal de Marie Bashkirtseff

Gris puis assez beau mais vent.
A dix heures je suis entrée chez maman et j'ai appris qu'elle part à deux heures pour Genève pour arranger une affaire avec Krumling, il veut je crois prendre plus qu'on lui doit.
J'ai voulu aller et tout est convenu, j'y vais, on a préparé tout, j'ai mis la robe en drap vert, la jaquette grise, le chapeau, je bouillais du désir de changement, du voyage, de voir Paul énormément, de voir les Sapogenikoff, Genève elle-même car c'est un plaisir si grand pour moi que de revoir ce que j'ai vu il y a quelque temps. J'étais agitée par tout cela, mais je ne sais ce qui arrive, on dit qu'on peut ne pas aller et on remet la chose à demain. J'en suis assez fâchée, je suis toujours fâchée quand on remet quelque chose, bon ou mauvais. J'aime mieux finir toute chose, on est libre et la conscience nette.
A la promenade (vêtement vigogne, chapeau gris, très bien, voile), assez de monde pour cette saison, à pied à la promenade, à l'avenue de la Gare, on me regardait beaucoup, les hommes surtout.
Puis en voiture nous vîmes chez le fleuriste Sacco un bouquet monstre, grand à pouvoir dormir quatre dessus, je descendis, au magasin sont venus pour voir le bouquet les hommes du bataclan Galve et du Tir, j'ai demandé le prix, trois cents francs !
on m'a bien regardée, puis chez Rumpelmayer, moi, Mlle Collignon, maman et Mme Anitchkoff. Il fait beau, frais, j'aime cela. Je suis gaie car on a fait attention à moi, j'étais bien autant que je puis l'être.
[En travers: Dans ce bataclan il y avait Fédus, il me regardait et je descendis à cause de cela. Je le connaissais déjà.]
Ce qui m'afflige c'est que je ne puis me rendre maîtresse de l'arithmétique, je passe deux heures dessus, sans résultat. Je vais prier Dieu de m'aider.