Journal de Marie Bashkirtseff

Temps gris. Je me suis levée à neuf heures.
Il y avait l'italien à dix et Bensa à onze. A onze heures et demie j'ai quitté pour aller m'habiller car cette fois je ne voulais pas manquer (robe noire, vêtement vigogne),
nous allâmes à Monaco nous deux seulement, ma tante et moi: en wagon avec Mme Howard, j'ai parlé beaucoup anglais, assez bien, elle m'a énormément complimenté sur mon anglais, j'en suis ravie.
Enfin nous voilà en omnibus au Casino où ma tante a joué pendant une demi-heure à peu près, puis enfin au Tir (bien).
Le même monde que l'autre jour, nous nous plaçâmes du côté gauche et nous trouvâmes là Mme et Mlle Durand avec Lewin qui leur faisait la cour.
Il y avait beaucoup d'Anglais assez bien; nous étions juste près de la boîte où on mettait le pigeons morts. Cela semblait amuser ma tante et elle prenait grand intérêt à tout quoique ne voulant l'avouer, cela l'intéresse et elle me fait plaisir car il n'y a rien de si désagréable que de rester avec quelqu'un qui s'ennuie. Avec les Durand je dis quelques mots.
Je me suis vite procuré un programme car j'étais à mon aise, pas comme avec Walitsky. Je marquais les coups.
Le premier prix de deux mille cinq cents francs a été gagné par Maurice de Ferreire (le même qui a battu Selemeff il y a quelques jours, ils se battirent en duel, rien). Il tire remarquablement bien, et avec sang-froid.
Il y avait encore un fort bon tireur, capitaine Preston, ce dernier a disputé le deuxième prix, une magnifique carabine valant huit cents francs, avec un Koucheleff adopté par la princesse Souvoroff, un garçon de dix-sept ans je suppose, voilà un extraordinaire tireur, quel calme, sang-froid, indifférence ! Il gagna le prix. Tout le monde criait et applaudissait à chaque coup. On était enthousiasmé de voir cet enfant l'emporter sur un homme de quarante ans, moi aussi, cette lutte m'intéressait énormément.
Je voudrais que Paul tire. Quoi ! je voudrais tir-rer moi-même, je suis enthousiasmée, transportée.
C'est aujourd'hui que j'ai vu, quand je n'avais pas une personne ennuyée à côté de moi, combien j'adore le Tir, oui c'est le mot, je l'adore; je l'aime aussi pour le duc, mais je l'aime lui tout seul aussi. Il n'y a rien au monde qui me ravisse comme ces amusements. Il n'y a rien comme cela. C'est né en moi, c'est ma nature, c'est mon élément, c'est mon bonheur, c'est ma vie ! Il n'y a rien qui m'anime ainsi.
Je me suis amusée aujourd'hui comme jamais, parce que avant j'allais au Tir pour voir le duc et le Tir m'intéressait sur parole seulement, mais maintenant (bien que je serais au paradis si je pouvais seulement le voir) je n'osais espérer de le voir, je suis allée pour le Tir et je comprends toutes les expressions, tout, tout, je prends un intérêt immense dans les tireurs car je comprends ce qui est facile, ce qui est difficile, je m'intéresse en réalité aux coups qu'on tirera. Je distingue les gens habiles de ceux qui ne le sont pas, j'observe les physionomies. C'est comme si je lisais un beau livre où il manquait un chapitre, le principal, où était renfermé tout le sens et sans lequel le livre n'était rien, et puis que je lise ce chapitre, alors je comprends tout, je me rappelle des beautés que j'ai passé inaperçues et que je comprends maintenant. Je ne sais si cette comparaison est bonne; je crois qu'elle est stupide, en un mot, je sais ce que c'est que le tir, j'ai goûté de ce plaisir incomparable.
[En travers: Oui, bonne.]
(Explication pour ce qui précède)
Ce chapitre est le programme, les noms des tireurs et ce que je marquais les coups, car si on reste comme des bêtes à voir des hommes qui viennent et qui marquent ou non, et qui s'en vont, c'est naturellement moins intéressant, mais stupide; mais quand on observe, on marque, on voit lequel et combien il a de coups et combien il lui en faut pour gagner; ou bien on voit un qui, s'il manque encore un, est mis hors concours, enfin quand il en reste deux seulement à disputer, voilà le plus beau ! Et encore mille autres choses, que je ne sais et que je sais dire ! Voilà quels amusements j'aime; d'ailleurs j'aime tout ce qui m'amuse mais tout ne m'amuse pas, voilà.
[Dans la marge: Je savais déjà Fédus.]
J'étais si préoccupée que j'ai presque oublié (quelle honte) l'absence du duc de Hamilton.
Il me semble qu'un si grand abîme nous sépare, surtout si nous allons en Russie en été, on parle de cela énormément, comment puis-je croire que jamais je l'aurai. Il ne pense pas à moi plus qu'à la neige de l'hiver dernier, je n'existe pas pour lui. Restant encore à Nice l'hiver je puis espérer mais il me semble qu'avec le départ pour la Russie toutes mes espérances s'ébranlent, tout ce que je croyais possible s'évanouit. Je sens à ces pensées mon cœur, non se briser, mais je sens une douleur lente et calme, qui est affreuse ! Je perds tout ce que je croyais possible ! Je suis dans un moment de douleurs les plus grandes, c'est un changement de tout dans mon être. Comme c'est étrange, je pensais tout à l'heure à la gaieté du Tir, et maintenant j'ai les plus tristes idées imaginables dans la tête.
Je suis brisée par ces pensées, oh ! mon Dieu à la pensée qu'il ne m'aimera jamais, je meurs de douleur ! Je n'ai plus d'espoir... J'étais folle de désirer des choses aussi impossibles... Je voulais du trop beau ! Ah mais non ! non ! je ne dois pas me laisser aller ainsi ! Comment j'ose me désespérer ainsi ! N'y-a-t-il pas Dieu qui peut tout, qui me protège, comment j'ose penser de cette façon, n'est-ll pas partout et toujours à veiller sur nous ? Lui, peut tout, Lui est tout-puissant, pour Lui il n'y a ni temps, ni distance, je puis être au Pérou, et le duc en Afrique et, s'il le veut II nous réunira ! Comment ai-je pu admettre une minute une pensée désespérée. Comment ai-je pour une seconde oublié Sa divine bonté ? Est-ce que parce qu'il ne me donne pas tout de suite ce que je désire, j'ose Le nier ? Non, non, Il est plus miséricordieux, Il ne laissera pas ma faible âme déchirée par des doutes criminels I Oh ! mon Dieu ! entends ma prière ! soutiens-moi !
Ces pensées me sont venues comme un trait de lumière après les malheurs que j'avais dans l'esprit. Je vais me coucher plus calme, plus heureuse. Je me suis souvenue qu'aucune distance n'est rien, si je mérite à Ses yeux de recevoir ce que je demande. Aussi je prie. "Frappez et on vous ouvrira", ces saintes paroles me soutiennent ! Oh ! il n'y pas une consolation comme [Rayé: la religion et la Foi] Dieu. Malheureux ceux qui ne croient à rien. Merci, mon Dieu.