Mardi 11 mars 1873
Soleil mais grande poussière et vent.
Pendant que je disais mes leçons, papa vient d'une voix effrayée nous dire que maman s'est trouvée mal. Nous courûmes aussitôt, je me suis beaucoup effrayée. En effet, maman était très mal. C'était une espèce d'attaque nerveuse, un moment on craignait pour sa vie.
Quels moments terribles ! J'ai crié à haute voix et je me suis mise à pleurer. Puis j'en étais fâchée parce qu'on l'a vu. Mlle Collignon faisait tout ce qu'elle pouvait, courait de tous côtés, cela m'a plu en elle, très attentive et bonne. Dans la maison, il y avait un trouble affreux. On envoya chercher plusieurs médecins. Oh ! quelle pensée affreuse, celle de perdre maman ! Je tremble ! C'est l'émotion la plus forte que j'ai jamais éprouvée.
Vers trois heures, grâce à Dieu et Walitsky elle allait mieux, mais gardait le lit. Quand il y a quelque chose de terrible, je ne puis le décrire.
Je devais monter, mais le cheval fut refusé. Emile devait partir à deux heures mais il est resté jusqu'à demain.
A quatre heures et demie nous sortîmes en voiture (robe velours noir, chapeau Dina, tout en noir, très bien). C'est dommage que personne ne m'ait vue, il n'y avait presque personne.
Pendant la journée vinrent plusieurs connaissances demander des nouvelles de la santé de maman. Comme tout se sait vite !
Aujourd'hui est une journée de grands troubles ! Je m'en souviendrai.
Je croyais jamais que je serais réduite à désirer voir Boreel. Il se montre si peu maintenant.
Je crois qu'il désire aussi me voir. Oh ! si cela était, je serais si heureuse.
La plus grande raison pour laquelle je veux qu'il m'aime, c'est qu'il est sûr que je l'aime et que je suis prête à tout faire pour lui et à l'épouser sans doute; ce que je l'aime c'est un peu croire mais le reste faux comme tout. Je voudrais lui prouver que c'est à lui de me rechercher quoique initialement je voudrais lui démontrer que je ne l'aime pas.
Je suis fâchée qu'il croie que je l'aime parce qu'il en est fier et me regarde comme une "pauvre jeune enfant qui l'adore". Je voudrais le mettre à mes pieds. Je voudrais le voir. Il me regarde beaucoup toujours. Oh ! si je pouvais triompher !