Journal de Marie Bashkirtseff

A la promenade (robe noire soie et velours, chapeau rose) assez de monde.
Je me suis ennuyée. Nous fîmes plusieurs commissions, en compagnie de Patton en voiture. Abramovitch est venu chez nous. Je m'ennuie aujourd'hui parce que je n'ai pas vu Boreel, c'est donc à lui seul que tient toute ma gaieté; comme on est misérable, on ne peut pas vivre indépendant. On dépend toujours de quelqu'un, par exemple je dépends de Boreel et du duc de Hamilton, parce que je les aime. C'est drôle de dire je les aime deux à la fois, et cependant c'est comme cela, que voulez-vous. J'ai déjà dit que je ne pouvais rester un jour sans les voir ou l'un, ou l'autre. Tant que je n'eus que Boreel, je m'amusais à penser à lui, puisque maintenant ça ne peut pas devenir sérieux (je ne puis me marier) et puis il faut espérer que j'aurai le duc. Oh ! si ça se pouvait ! Mon Dieu si cela se pouvait ! Il est riche, titré, d'une famille presque royale, il aime les amusements que j'aime et je l'aime. C'est une perfection. Mais Gioia, oh ! que je la hais !
Boreel a tout à fait mon caractère, il me ressemble même de figure, il aime toutes les fêtes, les réceptions, les toilettes, les promenades, il aime à bien se faire voir. C'est tout à fait moi. Nous sommes faits l'un pour l'autre. C'est la pure vérité. S'il m'aimait seulement !
Stupide ! Je dis là des folies. Boreel aime le monde et y allait comme tous les autres, et pour cela il n'y a pas besoin de dire qu'il me ressemble.
Aujourd'hui maman va au bal du cercle Masséna (robe rouge, dentelle blanche avec des camélias blancs frais). S'il ose ne pas se faire présenter aujourd'hui et ne pas faire notre connaissance,après m'avoir vu rougir, en le voyant, et après avoir vu que j'étais à genoux dans l'imagination devant lui, que quand il me regardait je le sentais tout-puissant, après avoir vu enfin que je l'aime; je ne sais ce que je ferai et j'enragerai d'autant plus que je lui ai presque dit que je l'aime; si je ne l'ai pas dit, je le lui ai montré, sans le vouloir, mais je lui ai montré. C'est humiliant: parole d'honneur, c'est humiliant !
Cela demande explication. Je sentais tout ce que je dis depuis la marque -(Jamais on ne le voyait pas. On ne voyait que le rouge. Le reste est une folle exagération. J'étais sans doute sous l'influence de quelque pièce de théâtre. Je ne lui ai rien montré et rien presque dit. C'est fâcheux de voir combien je m'emportais à dire des bêtises semblables. Si on lira cette explication on n'y croira pas, mais je donne ma parole d'honneur qu'en écrivant les folies de la page 45, je savais que c'étaient des folies. Je les écrivais en me disant qu'un jour ce sera dans quelque livre de rhétorique. Je n'ai rien montré à ce cher homme, heureusement car de la part d'une enfant c'est dégoûtant.Pourquoi ne pas avoir été calme. Je m'en repens. C'est stupide et dégoûtant à lire.
Mais qui sait, ce soir peut-être...
Le matin maman m'a raconté le bal. Boreel était costumé en bandit. En la voyant il accourut et lui tendit la main puis il baissa les yeux comme effrayé de ce pas; maman lui tendit la sienne. Il dirigeait le cotillon.
Juste et bien, écriture de la mère de Marie ?
Je ne suis pas trop fâchée parce que ce qu'il fait est beaucoup, peut-être il n'a pas trouvé par qui être présenté. Le marquis de Bellevue était présenté à maman.
On a beaucoup parlé de Boreel chez nous. Oh ! il sait que je l'aime, autrement il ne viendrait pas vers maman. C'est bien, je suis contente de lui. S'il m'aime ! Voilà qui est une belle histoire ! S'il n'avait pas fait ce qu'il a fait, je serais rompue de rage à cause de l'amour-propre.
Maman était très bien entourée.