Wednesday, 30 July 1884
Maman and Dina lunch here; there is also young M. de Bourgoing, whom the Marshal has just taken on as aide-de-camp. A tall, handsome boy. Well then — how can one, how could one concern oneself with a man like that, or all the others? I speak only of the handsome and the sufficiently intelligent. What? A nose, eyes, flesh by weight. And then?# Mercredi 30 juillet 1884
Est-il possible qu'il y ait des femmes qui... Allons je suis bête, c'est tout naturel. Si on n'aimait que les hommes de génie le monde n'existerait plus.
Pourtant ces gens me paraissent si peu de chose, à peine s'ils sont plus qu'un arbre ou un cheval. Et leur opinion ne m'est chère que parce qu'en somme c'est elle qui constitue la réputation en ce monde et qu'elle vient aux oreilles de celui qui est... quelqu'un. Vous ne devinerez pas ce que j'ai été cherchée pour me décider à venir ici. Car enfin c'est lâche de faire le tableau de la petite et j'aimerais autant ne pas être l'amie des maréchaux de France... Oui, mais cette amitié en impose à beaucoup de gens, aux plus intelligents, aux plus... Et c'est ceux-là qui sont le plus sensibles aux vanités de ce monde... Et c'est pour ceux-là que je me suis décidée à venir à Jouy et c'est pour ceux-là que je me déciderai toujours à faire ce que ma conscience peut réprouver, c'est là mon excuse. Actuellement l'excuse s'appelle Bastien-Lepage.
Je crois qu'il entre dans le système de l'éducation que la maréchale donne à sa fille, de lui donner entre autres une amie étrangère. Ce sont des aperçus de divers pays et de divers usages; elle veut que Claire soit comme les petits diplomates, sachant de tout, pouvant faire un croquis, parler de Wagner, etc. Claire a passé ses examens à l'Hôtel de Ville.
Elle est très heureuse d'avoir trouvé en moi un personnage extraordinaire qui initie sa fille à une manière de voir bizarre, qui lui parle d'arts en artiste dont elle retiendra tous les mots qui en valent la peine et qui est en même temps une vraie jeune fille [Mots noircis: extrêmement collet monté] tout en ayant lu Zola et Flaubert et tout. Et qui ne dira jamais un mot qui ne doit pas être dit.
En somme Claire est une petite fille extraordinairement perfectionnée, sa mère lui a suggéré jusqu'à ses émotions j'en jurerais. Ainsi ce soir elle nous a fait promener dans les bois au clair de la lune probablement pour aguerrir Claire contre les troubles d'une belle nuit d'été. On ne pourrait rêver une nuit plus belle mais moi j'y suis restée absolument insensible, entre la maréchale et Claire.
Enfin ces gens m'aiment bien et la maréchale a une haute idée de la peinture de sa fille, par moments je crois vraiment qu'elle pense que Claire fait le tableau et ça me fait du bien.
Seulement cet après-midi j'ai pris Claire à part et je lui ai dit à peu près ceci :
- Voilà. Vous ne travaillez pas assez et ce tableau ne marche pas comme je veux. Il faut donc trouver une combinaison. Si vous travailliez, vous feriez des choses très bien. Mais vous avez raison de ne pas vous y sacrifier entièrement, voyez-moi, tout y passe, donc... Il faudrait un coup d'épaule. Comment ? Je finirai mon tableau et vous le laisserai, vous, en mon absence vous vous en aiderez et vous m'enverrez les deux toiles à Paris, après on verra. Vous comprenez, j'aime établir tout avec netteté, j'ai besoin pour mon tableau d'une entière tranquillité, il faut donc que tout cela soit liquidé car je m'intéresse à vous et ne vous lâcherai pas. C'est dit.
- C'est dit.
Mais l'année prochaine ? Espérons qu'elle sera mariée. C'est que ce n'est même pas par lâcheté que je le fais, mais par faiblesse. Je sens... Enfin vous le savez je l'ai fait à Bojidar et à Villevielle. Arrivé au mois de décembre on m'enverra Claire et puisque jusqu'à présent nous avons travaillé ensemble, que je l'ai admise dans l'intimité absolue, comment dire qu'elle me gêne, sans se brouiller ? Mais s'ils ont leur tableau je dirai que je travaille dehors et comme ils n'auront plus aucun intérêt à venir j'en serai facilement débarrassée.
Claire a une éducation si parfaite qu'elle serait blessée au cœur en lisant comment je parle de tout ça, elle est sensible et même originale car sa mère a des idées très larges, très libérales.
Hier j'ai passé par des angoisses... et aujourd'hui et tous les jours.
Tantôt je pense que ce tableau sera remarquable et me ferait honneur et que je laisse signer à une autre et tantôt que ce sera détestable, qu'on le refusera au Salon. Voyez-vous ça d'ici.
Ah ! Misère.
Je n'aime personne au monde; personne à qui parler ma langue. Je croirais que c'est des idées de fille majeure si je n'étais ainsi depuis longtemps.
Pas d'amis. Il y a des gens qui ont des amis ou un ami auquel on dit tout. Des camarades de collège ou de couvent ou tout bonnement des amis d'enfance. Moi personne.
J'ai trouvé les uns sots, les autres lâches, perfides et méchants. Jamais un cœur honnête. A Nice les petites Howard... et avant et depuis, chez les petites filles et chez les jeunes filles tous les vilains côtés de l'humanité.
Le mensonge, la lâcheté, la bêtise. Quand nous avons été brouillés avec les Howard les jeunes filles ont raconté que je passais mon temps à leur dire que je n'attendais d'être grande que pour aller jouer à la roulette et m'amuser à Monaco.
La vérité était que même alors je me méfiais et que si même je pensais des choses pareilles je me serais bien gardée de les dire.
Ah ! misère.
Je suis donc différente des autres, autres, particulière ?
J'en suis presque vaniteuse et je chanterais volontiers comme Moïse,
Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire
Si j'avais connu beaucoup de monde, il est probable que j'aurais trouvé des amis à moins d'avoir trouvé des désillusions plus nombreuses... Mais mes relations ont toujours été très restreintes...