Sunday, 30 March 1884
Church, the Bois, Saint-Amand, Gavini — Saint-Amand sings Italian opera; we bring him to the Gavinis'...# Dimanche 30 mars 1884
Puis une visite à Boulanger qui promet de faire le possible pour bien placer. Sacré Misère !
Rêver médailles et avoir à intriguer pour être bien placée...
Oh ! Aussi pourquoi tous ces sacrés animaux ont-ils dit que c'est si bien !
Enfin j'ai promis cent cinquante francs au marchand de couleurs pour corrompre les employés qui placent les toiles.
Monday, 31 March 1884
Almost nothing done.Lundi 31 mars 1884
J'ai encore parlé de la nécessité du voyage de ma tante et d'autres arrangements indispensables mais il y a si longtemps que je le demande que je ne peux plus le faire sans pleurer d'exaspération...
Puis je me suis mise dans un bain très chaud pendant plus d'une heure et j'ai craché du sang.
C'est bête direz-vous, c'est possible mais je n'ai plus de sagesse, je suis découragée et à moitié folle de mes luttes contre l'inconscience de ma famille.
Ces gens-là ne comprennent pas. Ainsi à bout d'arguments ça me dit: nous n'y pouvons rien, marie-toi. Alors je réponds que je veux bien mais alors donnez-moi une maison, établissez-moi enfin. Me marier pour vivre avec eux et un homme que je n'aimerai pas en plus !!
Mais pour m'établir il faut aller en Russie, arranger toutes sortes d'affaires d'argent et ces dames aiment mieux traîner ici une petite existence calme mélangée de mes larmes auxquelles elles sont habituées. J'aimerais mieux [Mots noircis: des semblables ou des cascadeuses justes]. Et comme ce sont de braves femmes qui ne vivent pas pour elles-mêmes et qui m'adorent, tout le monde me donnera tort si je les méprise publiquement. Elles se disent: ça s'arrangera, tout s'arrangera. Et ne font rien, si encore elles faisaient des toilettes, sortaient, avaient quelque passion, quelque vice, ce serait triste pour moi mais en somme ce serait une explication quelconque de mes malheurs et tout en étant désolée je n'aurais pas la rage atroce de penser [Mots noircis: comme maintenant quand je souffre] pour rien et à cause de la stupidité de ces êtres. On n'est pas stupide à ce point direz-vous, et depuis le temps que tu leur explique les choses... Vous voyez pourtant que si, c'est un manque complet d'énergie et une confiance énorme et égoïste dans le hasard, elles attendent encore le prince charmant qui viendra m'épouser, c'est à la lettre je vous jure.
Enfin... Que dire, que faire ?
Oui, ce 3 est difficile à avaler. Zillhardt n'était pas plus soutenue que moi et elle a eu 2, je ne suis pas sûre, mais je suis sûre que Breslau a eu 2. Alors moi ? Il y a quarante jurés et j'ai eu paraît-il tant de voix pour 2 qu'on a cru que je l'avais. Supposons que j'ai eu 15 voix. Et 25 contre, le jury est composé de 15 ou 25 connus et de 20 intrigants inconnus et faisant des peintures atroces.
Ceci est de notoriété publique.
Enfin tout ça c'est vrai mais cela a été et sera toujours ainsi, par conséquent mon cas n'est pas un fait exprès.
Je subis la loi commune, je n'ai pas d'ennemis particuliers et je ne suis pas moins soutenue que Breslau ou d'autres.
C'est donc que mon tableau ne s'impose pas, qu'il n'est pas bon, qu'il est inférieur à celui de Breslau ou même de Zillhardt. A Breslau je veux bien... Mais...
Enfin c'est ainsi. Et c'est un coup formidable.
Voyons je suis pourtant lucide et je *me vois...* Non, il n'y a rien à dire... je n'ai pas subi d'injustice.
Indifférence ou hasard, ces messieurs causent, 2 ou 3 qu'importe, enfin en un mot comme en mille... si mon tableau avait été très bon comme le portrait du grand-père Bastien en 1874, il n'y aurait pas eu de n° 3...
Pourtant en 1882 Breslau avait deux toiles, un tableau et un portrait que j'aurais été bien heureuse d'avoir fait et elle eu le numéro 3 et a été placée en haut. Et l'année dernière la même Breslau n'a pas eu de numéro du tout.
Oh ! allez, je sais bien *qu'il faut* que je me trouve des consolations, sans ça...
Ah ! jamais, jamais, jamais !! Je n'ai touché le fond du désespoir comme aujourd'hui. Tant qu'on coule en bas ça n'est pas encore la mort mais toucher de ses pieds le fond noir et visqueux... Se dire ce n'est ni les circonstances, ni ma famille, ni le monde; c'est *mon manque de talent.* Ah ! c'est trop horrible car il n'y a pas d'appel, pas de puissance humaine, ni divine.
Je ne vois plus la possibilité de travailler, tout semble fini ?
Et dire que je ne puis même pas raconter tout cela, échanger des idées, me consoler en causant... Rien, personne, personne...
Bienheureux les simples d'esprit, bienheureux ceux qui croient en un Bon Dieu auquel on peut en appeler. En appeler de quoi. De ce que j'ai pas de talent ?
Vous voyez bien. C'est le fond. Ce doit donc être une jouissance. Ça en serait une si mes misères avaient des spectateurs... Les douleurs des gens devenus célèbres ensuite, sont racontées par leurs amis, car on a des amis, des gens avec lesquels on cause. Je ne vois personne. Et quand je me lamenterais ! Quand je dirais: non je peindrai plus ! Et puis après ? Ça n'est une perte pour personne, je n'ai pas de talent. Que je fasse du crochet au lieu de faire des tableaux, personne ne s'en plaindra.
Alors toutes ces choses qu'il tient renfermer en soi et qui ne font rien à personne... le voilà le pire des tourments, le plus humiliant. Car on sait, on sent, on croit soi-même qu'on n'est rien.
Si cela durait on n'y pourrait survivre.
Tuesday, 1 April 1884
It continues — but since one must find some way round it, I find this.Mardi 1er avril 1884
Oui je ne suis rien mais [Mots noircis: il y a [illisible] et je vais l'aimer pour être quelque chose par lui. Wolff parle de l'Exposition de la rue de Sèze qui s'ouvre ce soir. C'est lui le triomphateur. Chaque fois, partout. Et il y a des gens qui le nient ! Ce sont des misérables, des malheureux. Quel sublime artiste, sublime et unique.
Et dire qu'il n'a pas eu assez de voix pour être membre du jury, tandis que moi à force de pleurer j'ai les yeux troubles.
Il ne reste plus qu'à me persuader que je l'adore ou bien mourir. L'un et l'autre. Ah ! je suis furieuse d'avoir écrit pour demander une bonne place. C'est lâche, c'est vile, c'est honteux.
Enfin, c'est lui qui réalise les tableaux que je rêve... Je vois la nature et il la reproduit, je n'ai pas de talent mais il en a lui et je vais croire que je l'aime pour participer à son génie.
J'ai fait un pastel d'Armandine.
Les Canrobert viennent vers six heures, j'attendais qu'elles me proposent d'aller au concours hippique, pour refuser mais elles ne me le proposent pas. Et cette sacrée petite gueuse de Claire me dit que j'ai tort de mal prendre le n° 3.
— Enfin, il est évident que vous ne serez pas sur la cimaise, mais en somme...
Qu'en dites-vous ?
Alors c'est naturel que je ne prétende pas même à être bien placée. Cette ignoble créature m'a tellement saisie par ces paroles que je n'ai rien répondu. Enfin tous ceux qui m'ont dit sur mes peintures ce que j'ai fini par croire sont des menteurs ?
Des hommes sérieux, honnêtes, consciencieux ? Tony que j'ai supplié d'être franc, qui me connaît et me suit depuis six ans. Bastien-Lepage lui-même. Et son frère l'architecte, mais enfin tout le jury qui a tellement admiré le portrait de Dina de l'année dernière ?
Et maintenant cela serait naturel, simple et ordinaire que je ne sois même pas sur la cimaise quand j'y étais l'année dernière avec une étude d'Irma ? Un tableau entier, six personnages et dont chacun vaut trois fois la tête d'Irma ? Je crois réellement que je deviens folle. Je m'attendais à ce qu'on soit indigné du 3 et on a l'air de trouver naturel que je ne sois même pas sur la cimaise. Et les rêves de médaille ? Et les dix-huit journaux qui parlent de mon paysage.
Et les plus de trente personnes qui en ont parlé à Emile Bastien.
Et ceux enfin qui ont poussé la bonté jusqu'à supposer que ce paysage était fait par quelqu'un de plus fort que moi ? Julian a dit que le tableau a ...
— Enfin, dit-il, vous avez eu presque 2 et on l'a trouvé pas mal du tout.
Maintenant une envie folle d'aller demander à Tony ce qu'on a dit et pourquoi n'est-ce pas ?
Et puis ? Est-il fou ? Suis-je folle ?
Se croire un commencement de force et se trouver néant !!!
Oui, mais la place ??
Alors je reprends du bromure après un bain chaud de deux heures. Si ces gens continuent à m'exaspérer je ne réponds plus de rien. Je pourrai en assommer une ou deux avec n'importe quoi, un chandelier, un marteau, ce qui tombera sous la main.
[En travers: C'est parce que ma chère, très chère enfant tu es malade.] (écriture de Mme Bashkirtseff)