Tuesday, 10 May 1881
Je vais montrer mes photos à Mme de Brimont et tout en causant au coin du feu on vient à parler d'hommes éminents ou simplement intéressants, elle me demande si je n'ai jamais eu d'admiration pour son ami Paul de Cassagnac et j'avoue franchement que si, que ses airs pénétrés et son magnétisme et ses grandes phrases avaient fait de l'effet sur moi petite fille. Du reste j'en parlai comme de quelque enfantillage passé.
Alors elle me raconte sa *seule aventure.* Rendez-vous donné à l'Opéra, en ces termes à peu près: je vous ai rencontré encore jeune fille chez mon amie la princesse Vera, vous avez fortement frappé mon imagination etc. Venez à telle heure au bal de l'Opéra. Il est arrivé avec deux photographies de jeunes filles dans ses poches en disant tu es l'une d'elles, je te reconnais mais je souffre de te voir ici, c'est la première fois que tu y viens, ça se voit, n'y reste pas, mais demain rue de Boulogne, 10 bis masquée comme tu l'es, et je te donne ma parole de gentilhomme etc. etc ! Toutes ses phrases enfin. Elle y est allée, il a ouvert lui-même, lui a fait monter le tout petit escalier et montré les divers souvenirs, fétiches, semelles de bottines... puis: c'est le ciel qui t'envoie, tu vas me donner des conseils ! Et de lui lire le discours qu'il devait prononcer le lendemain pour sa grande affaire... Bref elle y est revenue trois fois toujours pour donner des conseils en fait d'affaires politiques. On reconnaît bien son Cassagnac allez, je croyais l'entendre et devinais les phrases à l'avance. La vicomtesse était quelque peu montée en me racontant cela. "Vous n'avez jamais rien entendu de pareil, et je crois que c'est une aventure unique".
— Dites, dites chère madame je vous raconterai une autre après, aussi sous le sceau du secret.
Nous avons bien ri lorsque je lui ai raconté les cinq femmes. Diable d'homme, elle n'en parle pas avec calme après quatre années et moi non plus. Je ne suis pas de glace en écoutant.
Donc en redescendant chez nous j'en parle à dîner et voilà que Dina me rappelle certaine histoire racontée par Popaul. Cette femme russe qui ne venait chez lui que masquée et comme je lui objectais que ce devait être un monstre il répondit qu'elle se démasquait dans l'obscurité et qu'il lui a touché la figure pour voir que tout était à sa place. "C'est l'aventure qui m'avait le plus monté la tête, une femme de "notre pays". Et il laissait entendre qu'il se passait un tas de choses sans bougies, bref elle venait pour cela !
Et moi qui croyait qu'il mentait pour me donner l'idée d'en faire autant... sans rien compromettre. C'est lorsque je racontais la chose à Schaeppi qu'elle me dit avec son rire suisse: alors, il pourrait plutôt la sculpter que la peindre. Et cette comtesse russe est Mme de Brimont. C'est trop joli. Elle s'est fait connaître, mais il ne l'a pas dit, c'était vexant, une fleur fanée sous le masque elle peut être idéale. Pieds et mains ravissants et microscopiques, taille charmante, organe délicieux. Tout. Et elle le gobe. Elle dit qu'il n'aime pas le bal de l'Opéra, cela choque ses délicatesses; elle gobe ses grandes phrases et ses discours sur les pieds des femmes, des paroles dites et redites à moi, à elles, à cinquante autres. C'est égal, c'est tout de même quelque chose de se faire gober par tant de femmes.
Il faut qu'il ait reçu du ciel le don de nous en imposer même à celles qui voient le truc à travers comme moi et qui n'en sont pas moins touchées. Touchante fraternité ! C'est un point de contact.
Quand je vois dans la rue Mme de Boishébert j'ai de la sympathie pour elle comme pour toutes ses... semblables.
Seulement moi j'en suis et je n'en suis pas; j'en suis sortie pure mais pas sans taches. Cette chère Mme de Brimont, elle a eu là une jolie idée. Il est venu chez elle après. Et elle dit: rien de poseur comme ce garçon - d'un air qui en dit long.
Il a dû être vexé en voyant les très jolis restes de la vicomtesse, c'est bien fait. Mais elle n'est pas bête.
— Et vous y êtes allée toute seule ? demandai-je.
— Oh ! oui, il m'inspirait une confiance absolue.
— Comme à moi.
Qu'est-ce que ça peut bien être, *inspirer une confiance pareille ?* C'est merveilleux, c'est inexplicable et c'est exquis. Confiance folle et adorable, on est bien heureux quand on a cette confiance en quelqu'un, c'est tout ce qu'il y a de plus charmant au monde, c'est peut-être... l'Amour.
C'est pour cela qu'elle s'occupe de magnétisme la vicomtesse !
Ah ! non, c'est trop joli.
Et maintenant vous le savez depuis longtemps j'en suis folle et il pense que je reste fille à cause de lui !
Il faut, il faut, il faut absolument me marier pour qu'il voit que ce n'est pas lui et surtout me marier d'une façon immense... Sans cela ça n'est pas la peine...
Ah ! Seigneur que tout cela... Mon Dieu aidez-moi à en sortir.