Tuesday, 14 September 1880
Avant-hier Soutzo est arrivé vers deux heures. Ma tante l'a invité à dîner, il est donc revenu à sept heures. Nous avons parlé de choses indifférentes, il m'a dit seulement qu'il partait.
Mais cela vous arrive souvent, il me semble...
Non, cette fois...
Cette fois vous partez plus qu'à l'ordinaire ?
Je vais à Athènes.
Et quoi faire ?
- Dans l'armée.
- Ce n'est pas une mauvaise idée, bien que le métier des armes soit devenu bien sot depuis l'invention de l'artillerie...
Hier, il est revenu et ne nous ayant pas trouvées dit à Rosalie qu'il allait revenir faire ses adieux à ces dames. A sept heures réapparition du jeune Athénien. Ils ont avec ma tante fait venir un homéopathe qui me paraît aussi noir que Fauvel... J'ai essayé pendant quatre ans de l'allopathie, je vais essayer de l'autre .
Maintenant il y a à raconter la soirée des adieux. Il commence par dire: C'est égal, je suis horriblement triste de partir.
Mais voici la chose. 60.000 francs de dettes. Werbranck a avancé de l'argent et le petit va le rembourser en prélevant sur ses rentes, et en ne se laissant que 600 francs par mois = embarquement pour l'armée grecque. Alors je lui reproche en me moquant de ne penser qu'à l'argent et il se remet à m'expliquer ses nécessités et alors... mais ce qui est assez amusant c'est qu'aussitôt qu'on ne parle pas simplement, il ne comprend pas. Alors je lui dis avec une entière franchise que le seul mouvement de sympathie que j'aie éprouvée vers lui a été dû à sa bêtise.
- C'est égal, je le pensais ce matin, lui dis-je, quel ennui que vous n'ayez pas 500.000 francs de rente. Un mari bête comme vous, ce serait peut être drôle... Un homme à marier... Car si on se donnait la moindre peine...
Mais il paraît avoir de bons sentiments quant à l'argent mais aussi ce peut n'être que des mensonges... Pourtant Courtès a bien trouvé une femme riche, celui-ci aurait pu en trouver aussi une surtout avec Werbranck. Mais c'est jeune, vingt-et-un ans !
- C'est égal, je suis bien ennuyé de partir dit-il.
Et comme il ne disait plus rien je me retourne et je le vois qui pleure à chaudes larmes, puis qui remet son pince-nez pour se cacher les yeux.
Je lui ai essuyé les yeux avec mes mains, je ne l'aurais pas osé si j'éprouvais la moindre émotion.
- Vous n'êtes qu'un enfant, allons, pas de folies, voulez-vous cesser ?
Et par toutes sortes de plaisanteries je l'amène à éclater de rire avec moi, à travers ses larmes et cela à plusieurs reprises. C'était charmant de jeunesse.
- C'est comme cela que vous employez les six mois que je vous ai accordés pour essayer de me plaire ? Bête que vous êtes. A Athènes ? il est heureux que j'avais l'intention bien nette de vous dire non, supposez que c'eût été le contraire vous auriez raté votre fortune tout bonnement ! Et comme il restait hébété je le raillais sur sa stupidité .
- Ce que j'ai bien compris c'est que vous avez dit non. Ah ! J'en suis ravi, enchanté, vraiment enchanté. Très très content... au moins je sais... Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit non tout de suite alors ?
- Parce que j'espérais que vous hériteriez d'un parent pendant cet intervalle...
C'est une plaisanterie.
C'est l'exacte vérité.
Alors c'est non ?
- Non. Et qu'avez-vous pensé ? Quoi, vous vous êtes ima giné... est-ce possible ! Et je me mis à rire de bon cœur.
Comment, ce que je m'étais imaginé, mais que j'allais vous épouser n'est-ce pas cela ?!
En partant pour Athènes ?
Ce n'est pas avec 600 francs par mois que j'oserais vous épouser.
Avec le triple peut-être ?
Oui.
Pas davantage, bête que vous êtes. Désabrutissez-vous et dites comment conciliez-vous Athènes et mon délai de six mois ?
Mais je serais revenu pour entendre le... non. Car moi je suis engagé...
Il n'y a pas d'engagement entre nous !
Si, moi je suis engagé, vous vous êtes libre, mais moi- moi... je ne me marierai jamais... et si vous êtes mariée... eh bien si je me marie dix ans après vous ce serait déjà bien...
- Ah ! ha! voilà encore les sentiments exacts et raisonnables. Mais, mon pauvre diable, vous ne charmerez jamais les femmes. Vous êtes trop raisonnable, trop logique, trop calme. Vous vous résignez à chaque minute. Il vous faut autre chose, que diable ! Vous seriez venu me dire: Je m'en vais à cause de vous ! que ça sonnerait autrement que: Je pars pour payer mes dettes !
Mentir alors ?
Ça aurait pu être moi.
Par intervalles, on parle d'autres choses et je lui reproche [de] ne pas être un vrai prince et il se met en devoir de me donner des explications que je n'écoute pas, car le récit des nuits passées, des fureurs, des fièvres causées par moi me rend gaie. Il pense à moi à toute minute, Q'ai pensé aussi à d'autres) il n'a pas dormi deux heures par nuit depuis trois mois mais restait à fumer tout en étant dégoûté du tabac. Je voulais demander s'il a vu des femmes depuis qu'il m'adore, mais, ça, c'était impossible à demander.
Je pensais à autre chose pendant que le pauvre diable m'expliquait comment et lequel de ses parents a régné, et chaque fois que ce "a régné " revenait j'ajoutais : Au plafond. C'est misérable.
Je suis complètement franche avec lui pour la première fois, j'avoue que j'ai cherché s'il m'était un peu agréable ou un peu désagréable et que j'ai trouvé qu'il me laisse absolument froide.
Me voyant si souvent, de si près, il dit qu'il s'était imaginé que c'était fait. Oh ! j'étais fou, fou, fou !
Je le crois bien.
Il fallait être fou pour croire que je pourrais vous épouser.
En effet !
Que voulez-vous, je m'étais imaginé cela...
En me voyant si bonne fille !
J'étais fou.
Je comprends ce sentiment, n'est-ce pas. A force de voir quelqu'un, d'y penser, on s'imagine... et puis on est abasourdi de voir que rien n'arrive et que ce quelqu'un n'est qu'un étranger pour vous...
Puisqu'il ne veut épouser personne que moi qu'il "adore pour toujours" je lui propose une situation pas très brillante mais plus consolante que rien du tout.
- Ami, dites-vous. Non pas ami, c'est des bêtises. Je lui propose d'être mon en-cas. Si je ne trouve personne de mieux, vous serez toujours là, sous la main et je vous épouserai. Alors il s'écrie avec emportement qu'il m'épousera tout autant à l'âge de vingt-six ans qu'aujourd'hui.
Alors c'est convenu. Allons, adieu et bon voyage, il me tient longtemps les mains, pleure et moi toujours pas émue et très gaie je lui donne le fameux Saint Mathieu avec cette dédicace : Hommage de l'auteur à Monsieur le prince Soutzo. Mais j'efface cela, ce n'est pas assez digne... à un homme qui vous parle d'aller chercher la mort dans les champs de carnage, le suicide étant un crime et une tache à infliger à ses sœurs, enfin, il a son Saint Mathieu avec ces mots: à lire tous les soirs. Sans nom de Soutzo, je pourrai dire qu'il me l'a volé, s'il y a lieu ! Il pleure, il part et il n'a pas l'air.
En somme le voilà mon en-cas, je tourne tout cela en risée et vous fais grâce des finesses de mes saillies pendant ces vains discours... Tout se passe tranquillement, le voilà parti. Je suis allée me coucher très tranquillement. Je soupçonne vaguement que c'est un vil comédien, car si je le sentais sincère, j'aurais quelques regrets de lui causer du chagrin. Et je suis absolument tranquille.
Mais pendant que j'écris et que ce pauvre Soutzo roule vers Marseille, on vient me l'annoncer. Il ne part que vendredi. Ça c'est une bonne farce. Mais je n'ai plus rien à lui dire. Ma situation est nette et propre, mon orgueil intact. Il faudrait vraiment en finir.
Je n'accorderai pas la moindre conversation en particulier. Assez pataugé. Et puis tout ça n'est pas clair, il ne pourra tout de même pas payer 60.000 francs en dix-huit mois avec ses 20.000 francs de rente. Il doit avoir fait des bêtises ici... En somme moi, je n'ai plus rien à y voir, trop longtemps je me suis occupée de ce mince seigneur, en en-cas ; pas autre chose. Il est bête, pourtant assez malin car il a su comprendre que je serai femme irréprochable avec n'importe quel mari: aussi quand je lui parle de la canaillerie des femmes, il me cite en exemple . Oui mais c'est moi, moi. A quoi servirait alors d'être moi. Si toutes étaient ainsi et si je devais faire comme les autres.
Il est là le pèlerin. Je l'ai reçu comme une grand-maman un peu grondeuse et pas méchante, une grand-mère Louis XV. Je l'ai laissé jouer avec ma tante. Je n'ai pas à perdre mon temps et puis je commence à être très sérieusement en colère.
Biarritz escamoté me fait voir rouge. Je pleure en écrivant. Tout le monde, Mlle de Villevieille a été à Aix où il y avait beaucoup de monde, chacun s'est promené, s'est amusé. Moi je suis enterrée. Probablement Dieu le veut. Mais c'est trop triste, je n 'y vois pas tant je pleure .