Friday, 4 June 1880
Il s'est présenté à onze heures et ne voyant pas de lumières s'en est allé.
Soutzo est venu à trois heures, quatre heures et puis pour dîner.
Collignon passe la journée avec nous. A dîner Soutzo me glisse qu'il a à me parler.
Ma tante causait avec Collignon au salon bleu et j'ai écouté Soutzo chez moi. Qu'avait-il à me dire en somme ?
Faut-il me marier ?
Voyez-vous la ficelle ?
Oui, si cela vous fait plaisir.
Cela ne me fait pas plaisir.
Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à dire ?
Non, je vous ai dit que je vous aimais...
Oui, l'autre jour.
Eh bien je vous aime... Je sais.
Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça. J'en suis malade.
Eh pourquoi ? Je pensais que cela vous faisait plaisir...
Oui, mais non, chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez.
Mais non, je suis gaie et si j'émaille notre conversation de disgressions c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque phrase...
Vous ne vous moquerez pas de moi ?
Non, non, non... Je suis très sérieuse seulement ne me prenez pas la main, l'autre soir j'étais malade, j'avais peur mais à présent c'est fini.
Laissez-moi tenir votre main, dit-il d'une voix suppliante, pendant que je vous dirai...
Si cela vous inspire... Oh alors. J'écoute...
Mais au lieu de parler il me regardait avec ses yeux si cernés depuis deux jours et son front encore plus pâle que d'habitude.
Il faut m'en aller n'est-ce pas, ne plus revenir ici...
Pourquoi ?
Je vous aime, - il fallait parler bas pour ne pas être entendu des autres et cela donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant. Je vous ai dit que je vous aimais...
Vous avez menti ? demandai-je vivement.
Non, mais quand on aime une jeune fille il n'y pas trente-six issues, c'est l'un ou l'autre n'est-ce pas ? Il faut donc que je ne revienne plus...
Et pourquoi ? je faisais la naïve.
Parce que je souffre trop, c'est une torture que de vous voir ainsi...
Grande pause, puis il appuya sa tête sur le coussin du divan et se mit à pleurer. Il y avait quelque chose d'enfantin dans ce mouvement, de gentillesse mais le mouchoir qui est venu essuyer les yeux a tout gâté.
Voyons, voyons, oh ! alors, disais-je sans rire et puis - Des larmes maintenant, je veux bien mais on ne les essuie pas avec des morceaux de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.
Il fit un geste d'impatience.
Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement mais pas rose du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir. C'est bon mais ce n'est pas praticable, on peut ne pas faire ce qui déplaît mais faire tout ce qui plaît !... Ecoutez-moi et ne m'insultez pas et ne vous moquez pas.
Non, j'écoute.
Je vais m'en aller ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir.
Comment, je ne comprends pas.
Cela ne peut pas durer ainsi, aussi bien je suis trop malheureux, je souffre, je suis malade... quand on aime une jeune fille on s'en va ou bien on reste... et alors c'est pour se marier.
Est-ce qu'on dit cela comme ça !
Je ne sais pas comment cela se dit ! c'est donc pour se marier...
Ah ! ha.
Naturellement !
Oui, c'est vrai... mais vous ne m'aimez pas.
Oh ! si, je vous aime, oh oui, je vous aime. Ecoutez soyez franche, parlons sérieusement.
Bien, mais oui au fait...
Il y eut un long silence pendant lequel j'ai regardé en face de moi le mur et Soutzo moi...
Voyons, dis-je, liquidons la situation, qu'est-ce que vous me voulez ?
Il ne put s'empêcher de rire.
Ecoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier, mais à faire, ça dépend !
De qui ?
Mais de moi.
Eh alors ?
Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot.
Et alors... moi je ne veux pas m'engager et puis je ne sais pas moi, il faut attendre, est-ce que je sais ce que vous êtes, vous avez l'air d'un honnête homme, vous êtes peut-être une canaille... C'est long un mariage, ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour qui est peut-être vrai... je voudrais m'en assurer... comprenez-vous il faudrait attendre...
Combien ?
Voyons, je me mis à compter sur les doigts, cinq, six, au jour de l'an ? C'est trop long alors à Noël, mettons Noël, sept mois.
Et si vous êtes sûre de mon amour vous consentirez...
Ah ! non, je ne dis pas cela, ce serait s'engager, je ne veux pas m'engager; je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous édifier sur la stabilité de nos sentiments réciproques. Et alors il vous faudra encore trois mois pour vous décider !
Mais non, je vous dirai cela tout de suite. Laissez donc ma main, quel mal élevé... est-ce que je puis épouser un homme qui ne sait pas se tenir !
Et alors je fais l'enfant, la simple, après avoir laissé ma main trembler (artificiellement je crois) dans les siennes, après avoir été tantôt rêveuse, tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis me marier ! Je dois peindre. Et Julian ! Est-ce qu'il voudra ! Et Tony. Et puis ne devais-je pas mourir ?
Je ferai de la peinture avec vous.
C'est cela et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner.
Et je me mis à vanter la vie d'atelier. Je ne suis pas assez digne, je lui dis qu'il n'est pas joli, que l'on a envie de lui passer un anneau dans le nez... ce n'est pas du meilleur goût.
Ah ! mon pauvre, vous êtes jeune...
Et vous êtes vieille.
Hélas non, je suis jeune aussi... Non tout n'est pas rose et on ne fait pas ce qu'on veut... Je mourrai.
Non c'est moi !
Vous ne tenez pas à la vie ?
Non.
Moi j'y tiens tant... alors pourquoi vivez-vous ?
Parce qu'il est lâche de se tuer.
Pardon, c'est plutôt une lâcheté de ne pas se tuer.
Je lui parle de ma dot, disant qu'elle entre pour beaucoup dans son amour, naturellement il fait l'indigné. Est-ce que vous croyez que je pourrais trouver de l'argent si je voulais !
Oui, mais je vous plais un peu...
Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de votre fortune !
J'aurais dû demander, avec quoi il comptait m'entretenir, je n'y ai pas pensé.
C'est vous que j'aime...
Mais ces larmes m'ont laissé un sentiment désagréable.
Je l'appelais Bézadé (fils de prince régnant) en disant que c'est presque un nom de baptême.
Il est Bezadé pour de vrai, vous savez, c'est ainsi qu'on l'appelle dans son pays. Mais ces larmes et ce mouchoir... c'était napolitain.
Je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je ne sais quoi que j'avais pour Joseph ou Gabriel... Il me baise les mains, ces baisers sont fades; il me presse la main je sens une main loyale mais voilà tout.
En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité d'espérer ?
Il faut toujours espérer quand même je vous dirais catégoriquement non.
Vous êtes une enfant.
Nous sommes des enfants.
Moi je l'aime bien, il n'est pas beau, il n'est pas fin; ni au physique ni au moral... plutôt au moral pourtant... Mais il n'est pas assez riche ! Voilà l'unique raison.
Du reste j'ai trouvé... Vous allez tantôt copier quelque chose que je rédigerai...
Voici le document, il accepte. En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer. Moi je lui offre le moyen de s'en assurer voilà tout.
Mais comment se fait-il que moi qui ai une si haute opinion de moi je mette tout sur le compte de ma dot ?
Au moment de partir je lui ai repris le papier, je ne sais pourquoi, il n'a tenté qu'une fois de me le reprendre et je lui criai: adieu, comme il franchissait le seuil du salon.