Diary of Marie Bashkirtseff

Yesterday they lunched here, and Soutzo came back for dinner. It is a bit much. But we spent a singular evening.

Hier ils ont déjeuné ici et Soutzo est revenu dîner. C'est un peu trop. Mais nous avons passé une soirée singulière.

My aunt left us alone for a long time. I had a neuralgia, I was cold and played the invalid, saying I was going to die, that I felt the disease, that it was finished. Soutzo was pale and very troubled; he broke his hat to pieces while telling me — I pressed him hard — that his family wants to marry him off and that things are far enough advanced that he must absent himself for a few days to break it off.

Ma tante nous a laissés longtemps ensemble, j'avais une névralgie, j'avais froid et faisais la malade disant que j'allais mourir, que je sentais la maladie, que c'était fini. Soutzo lui était pâle et très ennuyé, il a cassé son chapeau en morceaux en me racontant, j'ai beaucoup insisté, que sa famille veut le marier et que les choses sont assez avancées pour qu'il lui faille s'absenter quelques jours pour rompre.

"When one wants to break it off, one says no. If you absent yourself, it is because you want it."

Quand on veut rompre on dit non, si vous vous absentez c'est que vous le voulez.

"But no."

Mais non.

"But yes. Besides, why don't you want to? Your heart is not taken, is it? Well then."

Mais si. Du reste pourquoi ne voulez-vous pas. Votre cœur n'est pas pris n'est-ce pas, eh bien.

"No doubt my heart is not taken, but I do not want to."

Sans doute mon cœur n'est pas pris, mais je ne veux pas.

"I see you are still holding out for Mme de Bailleul — no! For your washerwoman."

Je vois que vous en tenez encore pour Mme de Bailleul non ! Pour votre blanchisseuse.

He wanted to leave; I held him back. "Tell me about it."

Il voulait partir, je le retins, racontez-moi cela.

He took my hands; I let him, complaining of dying, telling him I was afraid to be alone, begging him to stay.

Il me prit les mains, je laissai faire me plaignant de mourir, lui disant que j'avais peur seule, le priant de rester.

"You are good to devote yourself" — I meant to say, but the habit of mocking prevailed, and I put such an accent on it that he understood: "You're a good one, you!"

Vous êtes bon de vous dévouer ai-je voulu dire mais l'habitude de railler l'emportant j'y mis un accent tel qu'il comprit: vous êtes bon vous !

I raged to see that he did not declare himself, and I prayed that he would. My God, I think I would consent to be his wife, or something of that sort.

Je rageais de voir qu'il ne se déclarait pas, et faisais des prières pour qu'il le fît. Mon Dieu, je crois que je consentirais d'être sa femme ou quelque chose dans ce genre.

His slowness gave me a fever. I repeatedly took my head in my hands or hid my face, sighing, closing my eyes, my forehead burning and my hands icy.

Sa lenteur me donnait la fièvre, je me pris à plusieurs reprises la tête dans la main ou me cachai la figure, soupirant, fermant les yeux, le front brûlant et les mains glacées.

"My God, what is the matter with you?"

Mon Dieu qu'avez-vous donc ?

"I do not want to die."

Je n'ai pas envie de mourir.

I took his hands myself; he kissed mine twenty times, looking at me very closely. I closed my eyes several times. He had removed his pince-nez — you know those beautiful, disturbing eyes...

Je lui pris les mains moi-même, il me les baisa vingt fois en me regardant de très près, je fermai les yeux à plusieurs reprises. Il avait ôté son pince-nez, vous savez les beaux yeux troublants...

"I love you," he said to me, very low.

Je vous aime, me dit-il tout à fait bas.

"Ah!" I said, without any sort of languor. "I forbid you to joke like that."

Ah ! fis-je sans aucune espèce de langueur, je vous défends de plaisanter ainsi.

"But I am not joking — but I love you. But I bore you — but you will mock me. I am mad to have told you."

Mais je ne plaisante pas, mais je vous aime. Mais je vous ennuie, mais vous vous moquerez de moi. Je suis fou de vous l'avoir dit.

"What — is it true then?"

Comment, c'est donc vrai ?

"Yes, true."

Oui, vrai.

"Well, it is a sentiment that does you honor."

Eh bien c'est un sentiment qui vous honore.

"You see — you are laughing."

Vous voyez bien que vous riez.

"I am quite serious. It proves you have good taste and that you are not as ordinary as I thought."

Je suis toute sérieuse, cela prouve que vous avez bon goût et que vous n'êtes pas aussi ordinaire que j'ai pensé.

We were holding hands.

Nous nous tenions les mains.

"Ah!" I said, smiling, "that changes things. You are no longer my old nanny after the secret you have just confided to me."

Ah ! dis-je en souriant voilà qui change les choses, vous n'êtes plus ma vieille bonne après le secret que vous venez de me confier.

We no longer spoke, or almost not, my hands in his and eyes in eyes. "I love you," he said to me from time to time, kissing my hands, and I replied as softly: "Truly? Say it again; it pleases me. Do not think I mock you. So you are one of my adherents, and I protect you."

Nous ne nous sommes plus parlés ou presque plus, mes mains dans les siennes et les yeux dans les yeux. Je vous aime, me disait-il de temps en temps en me baisant les mains et je répondais aussi doucement: bien vrai, dites encore; cela me fait plaisir. Ne pensez pas que je me moque de vous, ainsi vous êtes de mes tenants et je vous protège.

"And will it last long?"

Et cela durera longtemps ?

"Does it depend on me?" he said, looking at me.

Est-ce que cela dépend de moi dit-il, en me regardant.

A reply that can be something profound and charming or else entirely banal.

Réponse qui peut être quelque chose de profond et de charmant ou bien tout à fait banale.

"A love that does not believe itself eternal is not respectable," I said, remembering Balzac.

Un amour qui ne se croit pas éternel n'est pas respectable, dis-je me souvenant de Balzac.

"Why then did you say your heart was free? When did you lie?"

Pourquoi avez-vous donc dit que votre cœur était libre. Quand donc avez-vous menti ?

"The first time."

La première fois.

"Well no — there really no — you don't look it, really no."

Eh bien non, là vraiment non vous n'avez pas l'air, non vraiment.

"Oh, what proof you give!"

Oh ! quelle preuve vous donnez !

The eternal response... "And since when?"

L'éternelle réponse... Et depuis quand ?

"Since always, almost..."

Depuis toujours, presque...

"Bah!"

Bah !

"Only you laugh — you say to yourself: the poor devil."

Seulement vous riez, vous vous dites: le pauvre diable.

"Goodness, but no — you interest me. So you love me?"

Dame, mais non vous m'intéressez. Alors vous m'aimez ?

He nodded yes.

Il fit signe de la tête que oui.

"And it amuses you? Amuses!"

Et cela vous amuse ? Amuse !

"Well no — it makes you happy?"

Eh bien non, cela vous rend heureux ?

"Yes."

Oui.

"Yes, that must make one happy, yet you really don't look it. Give me your word of honor."

Oui cela doit rendre heureux, pourtant vous n'avez vraiment pas l'air. Donnez votre parole d'honneur.

"My word of honor."

Ma parole d'honneur.

"Yes... well, it is not that it surprises me... Do not fear that I triumph too much — I am accustomed to these things. I shall not mock you. For in short, I do not love you."

Oui... bien ce n'est pas que cela m'étonne... Ne craignez pas que je triomphe trop, j'ai l'habitude de ces choses-là. Je ne me moquerai pas de vous. Car en somme, moi je ne vous aime pas, moi.

"Do you think I was mad enough to believe it?"

Est-ce que vous croyez que j'ai eu la folie de le croire !

"No, but one hopes, one desires at least..."

Non, mais on espère, on désire du moins...

"Where will it lead me?"

A quoi cela me mènera-t-il !

"Then..." — and I made myself sweet and kind — "yes, on that account you are sacred to me," I said smiling, "but go away."

Alors... et je me faisais douce et bonne, oui à ce titre vous m'êtes sacré, dis-je en souriant, mais allez-vous en.

"I shall come back tomorrow?"

Je reviendra demain ?

"If I am not dead."

Si je ne suis pas morte.

"But what ideas are these!"

Mais quelles idées avez-vous là !

"Since I am ill, since if I have this disease I shall die..."

Puisque je suis malade, puisque si j'ai cette maladie je mourrai...

"I shall come tomorrow to hear news of you... you permit?"

Je viendrai demain savoir de vos nouvelles... vous permettez ?

"But yes."

Mais oui.

I went immediately to bed and fell asleep at once, but that "I love you," so low, so ravishing, made me start several times while painting, and in the afternoon I was all feverish. He came around six o'clock, with a pale face and dark circles under his eyes.

Je suis allée immédiatement me coucher et m'endormir de suite, mais ce je vous aime, si bas, si ravissant m'a fait plusieurs fois tressaillir en peignant et dans l'après-midi j'étais toute fiévreuse. Il est venu vers six heures, avec une figure pâle et les yeux cernés.

"Can one present oneself in a respectable house with such a face?" I said to him, laughing.

Peut-on se présenter dans une maison honnête avec une tête pareille, lui dis-je en riant.

"You are impossible," my aunt told him.

Vous êtes impossible, lui dit ma tante.

"You went to bed at eight o'clock."

Vous vous êtes couché à huit heures.

"No, I did not sleep at all... I wrote letters."

Non, je n'ai pas du tout dormi... j'ai écrit des lettres.

Or else the agitation caused by me went to end ignobly in some dirty place... In short, perhaps he is innocent and simply stayed up thinking of me. How nice. Yes, but I have such a large dowry. He dines out and was to return in the evening.

Ou bien l'agitation causée par moi est allée finir ignoblement dans quelque sale endroit... En somme il est peut être innocent et a simplement veillé en pensant à moi. Est-ce gentil. Oui, mais j'ai une si grosse dot. Il dîne en ville et devait revenir le soir.

What is the good of all this? I should like to see the face my family would make if I said I had been, that I am close to believing him a possible husband.

A quoi bon tout cela. J'aimerais voir la tête que ferait ma famille si je disais que j'ai été, que je suis près de le croire un mari possible.

My family would give him to me willingly, but that I should take him myself instead of crying out with indignation — that would astonish them nicely, and it is they who would cry out. Why marry him? As for intelligence... mediocre. I often spare him, not liking easy triumphs. I cannot speak to him openly as to an equal, a peer. I am with him a little like Julian with the foreign students — he speaks pidgin to make himself understood... He is not rich. There is the main reason. Otherwise, as a position, it is the dreamed-of ideal.

Ma famille me le donnerait bien mais que je le prenne moi au lieu de pousser des cris d'indignation, cela l'étonnerait joliment et c'est elle qui crierait. Pourquoi l'épouser. Comme intelligence... médiocre; je le ménage souvent n'aimant pas les faciles triomphes. Je ne peux pas lui parler à cœur ouvert comme à un semblable, à un égal. Je suis avec lui un peu comme Julian avec les élèves étrangères, il leur parle nègre pour se faire comprendre... Il n'est pas riche. Voilà la grosse raison. Sans cela comme situation c'est l'idéal rêvé.

A great lady, well supported and a foreigner in France. But not rich. As for loving him, I do not love him — that is beyond doubt. We would not have 100,000 francs between us, for my family must live too. When the exchange rate is good, we have 100,000 francs a year. But one must not count on more than 80,000 francs, of which they would give me as much as possible — 65,000 francs, for example. And he... let us say 15,000 francs a year. It is quite humiliating to say, but perhaps he has more. If he had 30,000 francs, it would be almost possible... and even then!

Grande dame, bien appuyée et étrangère en France. Mais pas riche. Pour l'aimer, je ne l'aime pas, c'est hors de doute. Nous n'aurions pas 100.000 francs à nous deux, car il faut bien que ma famille vive. Quand le cours est bon nous avons 100.000 francs par an. Mais il ne faut pas compter sur plus de 80.000 francs dont on me donnerait autant que possible, 65.000 francs par exemple. Et lui, il... mettons 15.000 francs par an c'est bien humiliant à dire mais il a peut-être plus, s'il avait 30.000 francs, ce serait presque possible... et encore !

I put 30,000 francs because there are the mother's 80,000 francs, which will be divided among four — that will give him more than 30,000 francs then. Let us say 35 — no, leave it at 30, that is safer. If we had 100,000 francs a year, it would be almost possible. But why hurry? Perhaps I shall find better... I am only twenty-one, after all. But with my devil of a character, I would like to manage, keep, prolong this one in case I find nothing better. Eleven-ten — he will not come now. Goodnight.

Je mets 30.000 francs parce qu'il y a les 80.000 francs de la mère, qui seront partagés en quatre, cela lui fera donc plus de 30.000 francs, mettons 35 non laissons 30, c'est plus sûr. Si on avait 100.000 francs par [an] ce serait presque possible. Mais pourquoi se dépécher, je trouverai peut-être mieux... je n'ai après tout que vingt et un ans. Mais avec mon diable de caractère je voudrais ménager, garder, prolonger celui-là dans le cas où je ne trouverais pas mieux. Onze heures dix minutes il ne viendra plus. Bonsoir.