Deník Marie Bashkirtseff

Hier ils ont déjeuné ici et Soutzo est revenu dîner. C’est un peu trop. Mais nous avons passé une soirée singulière.
Ma tante nous a laissés longtemps ensemble, j’avais une névralgie, j’avais froid et faisais la malade disant que j’allais mourir, que je sentais la maladie, que c’était fini. Soutzo lui était pâle et très ennuyé, il a cassé son chapeau en morceaux en me racontant, j’ai beaucoup insisté, que sa famille veut le marier et que les choses sont assez avancées pour qu’il lui faille s’absenter quelques jours pour rompre.
Quand on veut rompre on dit non, si vous vous absentez c’est que vous le voulez.
Mais non.
Mais si. Du reste pourquoi ne voulez-vous pas. Votre cœur n’est pas pris n’est-ce pas, eh bien.
Sans doute mon cœur n’est pas pris, mais je ne veux pas.
Je vois que vous en tenez encore pour Mme de Bailleul non ! Pour votre blanchisseuse.
Il voulait partir, je le retins, racontez-moi cela.
Il me prit les mains, je laissai faire me plaignant de mourir, lui disant que j’avais peur seule, le priant de rester.
Vous êtes bon de vous dévouer ai-je voulu dire mais l’habitude de railler l’emportant j’y mis un accent tel qu’il comprit: vous êtes bon vous !
Je rageais de voir qu’il ne se déclarait pas, et faisais des prières pour qu’il le fît. Mon Dieu, je crois que je consentirais d’être sa femme ou quelque chose dans ce genre.
Sa lenteur me donnait la fièvre, je me pris à plusieurs reprises la tête dans la main ou me cachai la figure, soupirant, fermant les yeux, le front brûlant et les mains glacées.
Mon Dieu qu’avez-vous donc ?
Je n’ai pas envie de mourir.
Je lui pris les mains moi-même, il me les baisa vingt fois en me regardant de très près, je fermai les yeux à plusieurs reprises. Il avait ôté son pince-nez, vous savez les beaux yeux troublants...
Je vous aime, me dit-il tout à fait bas.
Ah ! fis-je sans aucune espèce de langueur, je vous défends de plaisanter ainsi.
Mais je ne plaisante pas, mais je vous aime. Mais je vous ennuie, mais vous vous moquerez de moi. Je suis fou de vous l’avoir dit.
Comment, c’est donc vrai ?
Oui, vrai.
Eh bien c’est un sentiment qui vous honore.
Vous voyez bien que vous riez.
Je suis toute sérieuse, cela prouve que vous avez bon goût et que vous n’êtes pas aussi ordinaire que j’ai pensé.
Nous nous tenions les mains.
Ah ! dis-je en souriant voilà qui change les choses, vous n’êtes plus ma vieille bonne après le secret que vous venez de me confier.
Nous ne nous sommes plus parlés ou presque plus, mes mains dans les siennes et les yeux dans les yeux. Je vous aime, me disait-il de temps en temps en me baisant les mains et je répondais aussi doucement: bien vrai, dites encore; cela me fait plaisir. Ne pensez pas que je me moque de vous, ainsi vous êtes de mes tenants et je vous protège.
Et cela durera longtemps ?
Est-ce que cela dépend de moi dit-il, en me regardant.
Réponse qui peut être quelque chose de profond et de charmant ou bien tout à fait banale.
Un amour qui ne se croit pas éternel n’est pas respectable, dis-je me souvenant de Balzac.
Pourquoi avez-vous donc dit que votre cœur était libre. Quand donc avez-vous menti ?
La première fois.
Eh bien non, là vraiment non vous n’avez pas l’air, non vraiment.
Oh ! quelle preuve vous donnez !
L’éternelle réponse... Et depuis quand ?
Depuis toujours, presque...
Bah !
Seulement vous riez, vous vous dites: le pauvre diable.
Dame, mais non vous m’intéressez. Alors vous m’aimez ?
Il fit signe de la tête que oui.
Et cela vous amuse ? Amuse !
Eh bien non, cela vous rend heureux ?
Oui.
Oui cela doit rendre heureux, pourtant vous n’avez vraiment pas l’air. Donnez votre parole d’honneur.
Ma parole d’honneur.
Oui... bien ce n’est pas que cela m’étonne... Ne craignez pas que je triomphe trop, j’ai l’habitude de ces choses-là. Je ne me moquerai pas de vous. Car en somme, moi je ne vous aime pas, moi.
Est-ce que vous croyez que j’ai eu la folie de le croire !
Non, mais on espère, on désire du moins...
A quoi cela me mènera-t-il !
Alors... et je me faisais douce et bonne, oui à ce titre vous m’êtes sacré, dis-je en souriant, mais allez-vous en.
Je reviendra demain ?
Si je ne suis pas morte.
Mais quelles idées avez-vous là !
Puisque je suis malade, puisque si j’ai cette maladie je mourrai...
Je viendrai demain savoir de vos nouvelles... vous permettez ?
Mais oui.
Je suis allée immédiatement me coucher et m’endormir de suite, mais ce je vous aime, si bas, si ravissant m’a fait plusieurs fois tressaillir en peignant et dans l’après-midi j’étais toute fiévreuse. Il est venu vers six heures, avec une figure pâle et les yeux cernés.
Peut-on se présenter dans une maison honnête avec une tête pareille, lui dis-je en riant.
Vous êtes impossible, lui dit ma tante.
Vous vous êtes couché à huit heures.
Non, je n’ai pas du tout dormi... j’ai écrit des lettres.
Ou bien l’agitation causée par moi est allée finir ignoblement dans quelque sale endroit... En somme il est peut être innocent et a simplement veillé en pensant à moi. Est-ce gentil. Oui, mais j’ai une si grosse dot. Il dîne en ville et devait revenir le soir.
A quoi bon tout cela. J’aimerais voir la tête que ferait ma famille si je disais que j’ai été, que je suis près de le croire un mari possible.
Ma famille me le donnerait bien mais que je le prenne moi au lieu de pousser des cris d’indignation, cela l’étonnerait joliment et c’est elle qui crierait. Pourquoi l’épouser. Comme intelligence... médiocre; je le ménage souvent n’aimant pas les faciles triomphes. Je ne peux pas lui parler à cœur ouvert comme à un semblable, à un égal. Je suis avec lui un peu comme Julian avec les élèves étrangères, il leur parle nègre pour se faire comprendre... Il n’est pas riche. Voilà la grosse raison. Sans cela comme situation c’est l’idéal rêvé.
Grande dame, bien appuyée et étrangère en France. Mais pas riche. Pour l’aimer, je ne l’aime pas, c’est hors de doute. Nous n’aurions pas 100.000 francs à nous deux, car il faut bien que ma famille vive. Quand le cours est bon nous avons 100.000 francs par an. Mais il ne faut pas compter sur plus de 80.000 francs dont on me donnerait autant que possible, 65.000 francs par exemple. Et lui, il... mettons 15.000 francs par an c’est bien humiliant à dire mais il a peut-être plus, s’il avait 30.000 francs, ce serait presque possible... et encore !
Je mets 30.000 francs parce qu’il y a les 80.000 francs de la mère, qui seront partagés en quatre, cela lui fera donc plus de 30.000 francs, mettons 35 non laissons 30, c’est plus sûr. Si on avait 100.000 francs par [an] ce serait presque possible. Mais pourquoi se dépécher, je trouverai peut-être mieux... je n’ai après tout que vingt et un ans. Mais avec mon diable de caractère je voudrais ménager, garder, prolonger celui-là dans le cas où je ne trouverais pas mieux. Onze heures dix minutes il ne viendra plus. Bonsoir.