Monday, 24 May 1880
Il est neuf heures du soir et je suis nerveuse parce que Casimir n'est pas venu. Il a peut-être été froissé samedi. A dîner devant Anitchkoff je lui ai dit assez sérieusement que je trouvais singulières ces façons de venir à l'heure du dîner, que cette maison n'était pas un restaurant et qu'il était chez ma tante et pas chez moi, que moi je ne le recevrais plus. Mais ce n'est qu'au cirque qu'il est devenu en colère; en revenant en voiture je lui ai demandé des détails sur un duel drôle pour l'envoyer au journal "En Avant" qui sollicite ma collaboration par l'organe de Gavini.
- Ce soir c'est impossible, dit-il, je vais chez les Franckenstein.
Aussi lui ai-je dit sèchement bonsoir à la porte sans tendre la main. Enfin ! Que voulez-vous ? Il faut en prendre son parti. C'est plus facile à écrire qu'à faire.
Les Juvisy reçoivent ce soir, je l'y trouverai sans doute ainsi que la Bailleul et les Audiffret. Je ne sais si je dois y aller, il ne faut pas courir après sa mauvaise chance, il ne faut pas poursuivre...
Ah ! que c'est agaçant..
S'il est froissé tout va bien, mais si sans colère il se passe si volontiers de moi... C'est très agaçant. Aussi ai-je les nerfs en corde de violon.
Hier soir ça n'est qu'avec un renfort de littérature que j'ai pu m'endormir, à force de fatigue. A minuit je rallumais la lampe, et ce soir je me demande si je dois sortir. Voyons, lecteurs imaginaires que faire ?? Se coucher de bonne heure et travailler demain dès huit heures. Voilà qui serait sage !! Mais j'ai dit à ma tante que nous irions ce soir chez la baronne Reille. Je n'ai pas envie de voir du monde... comme cela... Je voudrais partir, j'ai assez de tous ces tracas.
J'y suis allée, naturellement Mme Reille ne reçoit plus cette année, alors nous allons là-bas. Seulement tout en y allant j'avais envie de revenir me coucher car j'y allais à cause de Soutzo mais si je m'en retournais... à mi-chemin ç'aurait été pour la même cause; donc l'un et l'autre étaient mauvais. J'entre avec ma tante, on joue au baccarat, la mère Bailleul, Mme Audiffret avec sa fille Marie, deux autres vieilles; MM. d'Astaford, Verdier, (le gros chanteur) Albéric Second et Soutzo naturellement. Il faut rendre justice à ce dernier, il s'est partagé équitablement entre les deux jeunes filles, Marie Audiffret et Marie moi la bête.
La petite a ma couturière et je reconnais ma façon de robes mais mal porté et n'ayant pas l'air la même chose que moi.
Je débute par demander à Soutzo si c'est convenable ce salon; il fait la grimace.
Il nous avait prévenu il y a longtemps de ne pas fréquenter les Juvisy mais je réponds que le considérant comme un menteur je tenais à m'assurer moi-même.
Naturellement j'ai l'air choqué. On miaule et la petite Audiffret bien jolie joue fort mal une valse de Chopin. J'applaudis tout le monde. Non ! mais ce que vous avez l'air de vous ficher du monde ! me dit Soutzo tout bas. Eh mais on ne s'en aperçoit pas, on gobe tout.
Je suis diminuée d'être venue là. Dieu sait pour qui et pourquoi.
Je n'ai garde de critiquer la jeune fille, au contraire je la traite de bonne petite fille et dis qu'elle est jolie mais en ajoutant... presque rien qui la remet à sa place. En somme cet être médiocre de Soutzo peut en penser ce qu'il veut, moi je la lui ai présentée gentiment... mais comme il fallait.
Voulez-vous que je vous accompagne ?
Oui.
Mais un encombrement des trois voitures fait que nous attendons qu'il ait mis ces dames en carosse. J'ai attendu, c'est positif.
Si j'avais su que vous aviez une voiture j'aurais dit non, je n'ai accepté que croyant que vous deviez vous en retourner à pied.
Au retour je me moque carrément de la soirée et Soutzo fait l'indigné, il nous a prévenu, mais j'ai un système stupide celui d'aller "pour voir que cela me mènera trop loin, etc."
Pourtant j'ai commis une grosse bêtise en demandant comment Mme Audiffret est-elle si tombée, les Audiffret à Nice voyaient le meilleur monde. Alors (déjà chez nous) Soutzo me dit que la femme est très habile et qu'elle a à Paris quelques relations très bien, qu'il a vu chez elle Mme de Bonneval etc. Sans compter le monde officiel, les ambassadeurs, etc. etc.
Ma rage ne peut pas être augmentée.
On parlait de Rouzat, que la Bailleul a essayé de marier avec Oh ! mais Rouzat, dis-je n'épousera qu'une dot.
Evidemment, dit Soutzo.
Mais oui, dit ma tante.
Il a essayé ici mais j'ai répondu à la personne que si on m'offrait sérieusement Rouzat je serais capable de donner un soufflet à l'impertinent. (Cela est authentique). Oh ! Rouzat, m'offrir Rouzat mais j'aimerais mieux Dieu sait qui, n'importe qui, tenez... Vous ! plutôt que Rouzat. C'est tout dire n'est-ce pas !
Ça rachète peut-être la grosse bêtise mais c'est égal je deviens trop bête... Mais non, c'était toujours la même chose.
Seulement si un de ces jours on me trouvait morte dans mon lit, sachez que ce sera de rage d'être si bêtement, si mesquinement humiliée.
Moi, moi, souffrir parce que je ne peux pas aller voir du monde convenable. Vous croyez que les hommes ne font pas la moitié de ce qu'ils font par amour-propre ?
N'est-ce pas pitoyable, n'est-ce pas affreux, n'est-ce pas cruel.
A maman: "Ne vous laissez pas rouler par Bashkirseff et si vous m'enragez pour mes affaires, je les arrangerai comme je pourrai en me cassant la tête et en disant que c'est vous. Il y a bien longtemps que je vous promets cette fête et vous n'y croyez plus mais écoutez ceci, je vous jure sur tout ce que vous m'avez fait souffrir que je dis la vérité... Je me suis jurée d'attendre ma majorité et si rien n'est changé de me tuer. (C'est une blague).
Faites en votre profit et que la peste m'étouffe à l'instant si l'existence que vous me faites n'est pas plus atroce que the galleys or la prison éternelle."