Tuesday, 25 May 1880
On s'engourdit encore tant bien que mal mais quel réveil quand on voit des gens cent fois plus indignes et trois fois plus désavantageusement partagés et qui jouissent de la vie !
Madame Audiffret s'est séparée de son mari à grand scandale, son mari, un ancien marchand de drap qui était conspué à Nice jusqu'à l'avènement aux Cercles du jeune Emile. Puis elle vient à Paris (son mari habite aussi Paris) et vous savez ce qu'en dit Soutzo. Eh bien avec tout cela... On a même dit que son dernier enfant était d'Emile, et avec tout cela...
Mme Gaupillat est venue pour son portrait; puis j'ai fait une composition. Un sujet qui m'empoigne. Marie Magdeleine et l'autre Marie au tombeau du Christ. Seulement pas de convention ni de sainteté mais faire comme on croit que c'était et sentir ce qu'on fait.
Anitchkoff est arrivé et m'a regardée travailler, à six heures je vais m'habiller pour dîner; Soutzo arrive et débute par une demande d'achat de l'esquise, naturellement je refuse. A table ma tante se livre à une sortie du plus mauvais goût contre les Audiffret. Les attaques non dissimulées sont aussi utiles que des louanges. La persécution est la plus utile des propagandes.
Pour pallier le fâcheux effet de ces sottes paroles j'ai plaisanté sur sa férocité en disant qu'elle en voulait au monde entier... Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de femmes aussi violentes en paroles que ma tante, elle parle de tout le monde et quand ce sont des méchancetés ça va à tort et à travers, que cela soit contre les gens du monde ou contre les domestiques je ne puis le supporter.
Elle est jalouse des Audiffret ma pauvre tante, elle pensait que Soutzo était fou de moi. Soutzo après avoir dit ce qu'il a dit revient sur le compte de ces gens-là.
En somme, ma famille ne rapporte jamais que bêtises, ennuis; agacements, maladresses etc. etc.
Voilà ce que j'ai écrit à maman hier soir mais la lettre ne partira que demain:
- Je pense que vous devez faire semblant devant Dina de croire que c'est sous le coup d'une colère quelconque que je vous écris la dernière lettre. Aussi pour vous ôter cette idée de la tête je vous récris et confirme la précédente lettre. Je vous assure, quoique vous le sachiez très bien, que je ne suis jamais plus en colère un instant que l'autre. C'est même grâce à cet état aussi agréable que permanent que je dois d'être presque fripée et que quand je me regarde dans la glace je vois comme un filet sur toute la figure, filet invisible jusqu'à présent mais qui me rendra vieille à vingt-cinq ans. Et c'est tout simple on n'est pas inopinément torturée comme je le suis et humiliée à chaque instant petitement, mesquinement et même grandement. Ainsi donc chère madame vous voilà prévenue, si vous revenez de Russie comme vous y êtes allées, j'exécuterai ma petite affaire puisque je ne me suis promis d'attendre que jusqu'à ma majorité bien qu'il y ait longtemps que j'ai la bêtise de vous menacer.
Ne montrez pas mes lettres à votre mari pour l'attendrir, cela ne servirait à rien.
Rassurez-vous il n'est rien arrivé d'extraordinaire. Je vois toujours Mmes Gavini, de Mouzay et de Bailleul. Je vais dans le plus grand monde et je dédaigne le monde officiel et les ambassades parce que le Faubourg Saint-Germain n'y va pas. Du reste je dois être contente, depuis que je suis grande j'ai été à deux bals costumés (de la Mouzay) à deux bals officiels républicains, et à deux bals payants. Il faut vraiment avoir été gâtée comme je le suis pour ne pas être ravie. Et puis il est évident que nous occupons dans la société une place respectable et que comme jeune fille j'ai la situation la plus enviable au monde et que les hommes ne peuvent avoir qu'une très haute idée de mes prétentions en me voyant si bien posée. Vous comprenez bien que j'aimerais mieux me noyer dans une cuvette d'eau sale que d'épouser un Courtès, un Soutzo ou un Tarente pour mon argent. C'est pour vous dire que si vous priez le Bon Dieu pour qu'il me marie c'est inutile.
Inutile aussi de croire que cela m'amuse de vous écrire ceci.
J'aimerais bien mieux vous écrire les choses que d'habitude les filles écrivent à leur mère mais vous comprenez je n'ai pas envie de vous rendre mère d'un fils unique, je tiens même peut- être trop à vous conserver une fille, chacun sa fantaisie !
Moi j'aimerais mieux porter votre deuil que de vous faire porter le mien.
Vous ne jouirez pas en paix du calme qui en résulterait, puisque je dirais que c'est vous.
Vous aurez beau montrer ces lettres pour vous disculper le tapage n'en sera pas moins parti. Mes trois amies m'ont présenté ce qu'il y a de mieux et comme cavaliers nous avons la haute gamme, les frères Turquan représentent l'armée, M. Vaujoie la magistrature, Soutzo la royauté étrangère, M. et Mme Bonsenne l'aristocratie française. Le fils Engelhardt et la Cernitsky la colonie russe et M. Anitchkoff la diplomatie avec Pélikan comme médecine et surdité. Aussi je me vautre dans la joie et vous supplie de ne rien changer à cette existence qui, vos prières aidant, ne manquerait pas de me faire épouser l'hériter d'un trône.
En attendant donc la fin, qui dépend de vous, recevez toutes mes bénédictions ainsi que l'expression de mon profond respect et de ma reconnaissance éternelle, pour vos vertus, votre tact, votre esprit et surtout, surtout pour votre bon cœur maternel et pour la vigilance que vous n'avez cessé de déployer pour améliorer le sort de vos enfants, pour les préserver des contacts ignobles (M. Georges) et pour leur rendre la vie douce, bonne et honorable.
Ce ne sont pas des insultes, c'est un moyen que j'essaye pour la trois millième fois.
Soutzo jouait au piquet avec Anitchkoff, Anitchkoff est parti; il joue avec ma tante au salon, et je reste chez moi et joue de la harpe. Je ne tiens pas à voir cette figure roumaine, l'essentiel c'est qu'elle soit ici.
Je vais me coucher en les laissant jouer.