Tuesday, 4 May 1880
Nos Russes à dîner et aussi le prêtre et aussi Pelikan qui avant de partir pour Pétersbourg s'arrête un mois ici.
Kiriewsky dessine et je l'envoie chez Julian.
Nous causons art, ma bilbiothèque, mes croquis, mes livres latins et grecs. Ils sont partis épouvantés, abasourdis ou ravis, je ne suis-je pas à mon avantage, fatiguée j'ai dîné en toilette de travail, robe noire, longue et chemise à jabot.
Le nez du portrait d'Amélie est de travers.
A propos, l'autre jour Julian arrive (c'est Mlle de Villevieille qui raconte) et gronde parce que l'on a trop de vieilles toiles qui encombrent l'atelier, chaque élève n'a le droit d'en avoir que deux mais la règle n'est trop sévère que par occasion et lorsque Julian chipe les études qui lui plaisent.
Donc il arrive, gronde pour les toiles et en voyant une sur le revers de laquelle flamboie le nom d'Amélie interpelle la jeune artiste puis retourne la toile, la regarde:
Pour cette fois vous êtes digne de pardon car c'est très bien cela, c'est gratté mais le dessin qui est resté est très bien, vous n'avez jamais rien fait de pareil... mais est-ce vous? n'est- ce pas Mademoiselle Bashkitseff ?
En effet monsieur, elle m'a donné sa vieille toile, je peindrai dessus...
Ah ! c'est donc de Mademoiselle Marie, alors ça ne m'étonne pas, etc. etc.
J'étais absente...
Mais deux jours après nous nous rencontrons dans l'antichambre et il me demande pourquoi j'ai gratté la peinture d'un si bon dessin, et me prie de le lui donner. Naturellement je donne avec plaisir seulement je l'ai déjà donné à Amélie, alors le père Julian appelle la susdite Amélie et lui offre une toile neuve contre ma vieille.
Naturellement elle s'empressa [de tout] mettre à sa disposition et refuse la toile neuve, comble de générosité.
Mais la pauvre fille n'a pas dû être contente.
Berthe est venue raconter que Monsieur je ne sais quoi lui a dit qu'il me ferait donner une médaille mais que malheureusement mon tableau n'est pas assez peint, assez fini, mais que je puis compter sur une mention honorable.
Quelqu'invraisemblable que cela paraisse, ce n'en est pas moins charmant à l'oreille et de quelque façon que me viendrait la récompense je serais folle de joie car si je ne la mérite pas je la mériterai bientôt, et puis cela m'aiderait à monter. En un instant je pardonne tout à Berthe et pendant cinq minutes l'aime de vraie amitié.
Hier, Soutzo ne pouvant me donner des billets pour la Chambre, je lui en avais demandé sachant qu'il n'y en avait plus m'a envoyé un cerisier plein de cerises mûres et très bonnes.
Voilà un joli cadeau, les fruits qu'on cueille ont goût à part et puis avec le bois je me ferai une ombrelle.