Wednesday, 24 March 1880
Mercredi 24 mars 1880
Tony est venu mais ne m'a rien tracassé à la peinture... sauf une fleur du damas de la robe. A six heures nous sommes encore là à causer.
Nous avons failli l'emmener avec nous chez la sorcière Mme Jacob dont je vous dirai la prédiction tout à l'heure.
Mademoiselle de Villevieille est venue et se trouve dans l'étonnement et l'enchantement de mon tableau.
Il y aura certainement au Salon dit Tony, des choses vingt fois inférieures à ça mais il n'y a tout de même pas de certitude absolue car ce pauvre jury en voit passer près de six cents par jour et on refuse parfois par dégoût de ce qu'on a vu, par mauvaise humeur... mais vous avez cela pour vous que cela a de l'aspect, que c'est d'une tonalité agréable, et puis j'ai Lefebvre, Laurens, Bonnat qui sont absolument mes amis.
[Mot noirci: Quel] brave garçon que ce Tony et je l'aime d'autant plus que je ne le crois pas heureux. L'autorité du nom du père et son talent naissant lui donnent la médaille d'honneur en 1870. Puis peu à peu tout s'oublie, tout s'efface et il lui surgit un ennemi qui ayant de l'influence sur Wolff du "Figaro" lui rend ce terrible journaliste hostile. Avec ça, il ne sait pas battre la grosse caisse et tandis que des gens comme Cot font de grands portraits bien payés, il en fait de petits qui rapportent bien de l'argent mais ne donnent aucune satisfaction.
Pour en revenir à ma sorcière... cette admirable femme procède par le café et les lignes de la main. C'est Soutzo qui m'en a parlé mais j'ai laissé passer deux semaines pour dépister. Elle m'a tenue plus de deux heures. Je serai mariée deux fois. Le premier mari vivra quinze ans. Grands voyages, tour du monde. Je serai millionnaire, en vue, grande situation. Célébrité.
Je travaille, soit un livre, soit de l'art, mais grand succès prochain et deux autres plus grands. Un homme illustre dans mon jeu. Des ennuis causés par des lettres et un jeune homme à barbe pointue, cheveux crépus, teint basanné. Mais il paraît que je rencontrerai ce jeune homme qu'on s'expliquera et qu'on découvrira qu'il n'est pas très coupable, du reste il est fâché de m'avoir chagrinée. Je ferai sa connaissance loin d'ici et c'est avec lui que je vivrai les années les plus heureuses de ma vie, dans un pays entouré d'eau (voir prédiction d'Edmond).
Beaucoup de chance mais des chutes profondes dont je me relèverai toujours, des ennemis dont je triompherai toujours. Bref triomphe sur toute la ligne. Beaucoup d'hommes, beaucoup d'amants, et si non, d'amour. Des enfants.
Dans moins de dix-huit mois changement de position très sérieux. Ne pas me laisser dominer par le cœur, pas de folies... j'y suis enclin à ce qu'il paraît, qui puissent me détourner de mes intérêts.
Je recevrai bientôt de l'argent et en donnerai. Se méfier des chevaux pour moi ou pour Lui. Un incendie dans mon pays entouré d'eau. Existence extraordinaire. Liaisons avec un homme âgé. Un homme se tuera pour moi. Je passerai en justice. Bref... Et puis un tas de détails surprenants sur les gens qui m'entourent.
Maman est allée la voir il y a deux semaines et elle lui [a] parlé comme à moi d'un monsieur qui nous fera du mal; il a une cicatrice au sourcil.
Le brave Tony m'a prodigué des encouragements sobres mais bien sentis.
Je puis si je veux avoir "beaucoup de talent" et par là vous comprenez il n'entend pas comme maman ce que j'ai à présent "Beaucoup de talent", c'est lui, c'est Bonnat, c'est Carolus, c'est Bastien etc.
Il faut faire des études sérieuses, peindre des torses chez moi pour me préparer à faire des tableaux. Ne pas songer à autre chose qu'à ma peinture, m'y adonner. Je suis admirablement organisée. En fait de femmes il n'y a que moi et Breslau qui comprenions si bien le nu.
Peu d'artistes dessinent une académie comme elle ou moi.
En somme c'est très étonant ce que j'ai fait là en dix-huit jours après deux ans d'études, mais il ne faut pas m'arrêter à ces succès-là. "Pas de ces satisfactions-là".
Monsieur je ne l'ai pas fait pour moi.
Il sait bien mais il faut éviter de subir ces influences, il faut voir plus loin, plus sérieux. Je puis arriver où je veux. Le génie ne s'acquiert pas mais pour avoir du talent il faut travailler.
Surtout ne pas croire aux compliments qu'on me fait, lui il ne dit que la vérité.
Mais Monsieur si vous disiez autre chose je serais désolée.
Alors que je travaille, que je m'applique et j'arriverai où je veux.