Monday, 19 January 1880
Lundi 19 janvier 1880
Quoique souffrante je me remets au travail. Et à quatre heures maman vient me prendre et nous allons finir de rendre nos visites. La rue Vivienne étant à deux pas du n° 23 du Bd Poissonnière nous allons faire une recommandation aux bureaux de la "Nouvelle Revue" et je nous fais ensuite annoncer chez Mme Adam qui est en conférence et qui après nous avoir fait attendre dans le bureau de son premier secrétaire nous reçoit dans son bureau à elle. Une vaste pièce élégante et sérieuse comme il convient. Nous venons la remercier de sa gracieuse invitation et de sa ravissante fête si réussie que j'ai dû hélas ! quitter si vite. Mais cela n'est qu'un prétexte, il y a longtemps que j'ai envie de faire la connaissance de cette femme extraordinaire, illustre. Enfin l'entrée en matières est bien faite et puis nous causons de tout, de ma peinture aussi. Elle est de l'avis de Julian, quand on n'a pas besoin, débuter par une œuvre d'éclat. C'est une ravissante femme jusqu'au son de sa voix qui est charmant sans être fade et puissant sans dureté. Et quand elle parle elle s'accompagne de temps en temps d'un demi-rire si gracieux et si séduisant que cela fait comme une musique. Elle a l'air contente d'elle-même et parle avec complaisance de toute la besogne qu'elle fait "la besogne de trois hommes".
L'amitié de cette femme me serait si précieuse, si utile aussi, suis-je coquette. [Mots noircis: Mais il] y a Hecht qui a dit à Mme de de Lesseps que maman traitait son salon de réunion de ramassis et qu'il fallait balayer. Et Mme de de Lesseps de retour à Paris ne nous a plus invitées chez elle. Je n'y comprenais rien et pensais qu'elle avait simplement oublié à la veille de leur départ pour Panama. Mais voilà que maman est allée voir Mme Sholton, une amie des de Lesseps qui lui a raconté tout. Le plus joli c'est qu'à Dieppe au casino, cet ignoble Juif avait dit devant moi: "Charles de Lesseps (fils) et moi, nous prendrons un balai et nous balayrons le salon qui est trop encombré grâce à la facilité de Madame et à l'insouciance de M. de Lesseps".
Le monde est plein de petites infamies de ce genre.
Le Juif est un puissant personnage et je ne puis rien contre lui même si je lui fais tout le mal que je puis. Mais c'est un vilain monsieur, il dit du mal de tout le monde, il en a même dit de Mme Adam et de la mère Arnaud donc ! Mon Dieu je sais qu'on peut beaucoup dire de Juliette Lamber mais ce n'est pas l'affaire d'un ami. Je ne désire qu'une chose, m'a dit cette charmante créature, c'est que vous ne perdiez pas vos illusions en me voyant de près.
C'est impossible Madame.
Oh ! si vous avez entendu parler de moi par un ami...
Oui... mais plutôt en mal qu'en bien.
Elle dit qu'il n'y a que les êtres insignifiants qui n'ont pas d'ennemis et qu'aussitôt qu'on s'élève un peu on est attaqué. Nous sommes restées bien longtemps Madame, cela vous a peut- être ennuyée mais comme cela m'a fait grand plaisir je ne le regrette pas.
Elle est charmante !
Elle a demandé si nous avions un jour... Maman a répondu que nous recevions tous les jours jusqu'à sept heures et surtout le dimanche.
Oh ! c'est parfait, ma journée libre ! s'écria-t-elle.
Comme moi.
Comme toutes les personnes occupées.
De là chez d'autres.
Et le soir je souffre au côté, c'est amusant.