Monday, 12 January 1880
Lundi 12 janvier 1880
Je vais à l'atelier à huit heures et à onze heures vingt minutes me retrouve devant notre porte en même temps que Gabriel et Courtès. Nous répétons pour la dernière fois. Tout le monde est gai et cela n'irait pas mal du tout sans Courtès qui trouve toujours moyen d'avoir l'air de nous trouver stupides.
Et Dieu sait s'il est assez pioupiou ce capitaine d'état major. Enfin ! Soutzo et lui restent déjeuner et pas de Gabriel.
Nous avons une estrade, une rampe, une toile, tout, tout. Et une baie s'ouvrant sur le salon jaune semble faite exprès pour jouer. Des plantes et des fleurs partout. Vers quatre heures arrive Tarente et puis d'une façon tout inattendue Gabriel et on reste à causer jusqu'à cinq six heures.
Vous savez, nous sommes à couteaux tirés avec Gabriel, je lui dis tout le temps qu'il m'ennuie, que je le déteste, qu'il n'est ni pur, ni vertueux, que je m'étais trompée...
Il est rare que les choses réussissent tout à fait. Eh bien cette rareté a eu lieu ce soir. Tout à réussi... voici la liste des invités, ceux qui manquaient sont rayés. [Rayé: de deux croix]. En somme il y avait près de soixante ou soixante-dix personnes. Toutes les dames très élégantes et presque toutes jolies. Des beautés comme Mmes Pernety, Randouin, Goldsmid, Mlle [Poitrineau]. Moi j'avais ma robe de gaze (celle de l'Opéra l'autre soir), les cheveux tordus et attachés assez bas mais sans couvrir la nuque et de manière à laisser voir la forme du crâne.
La comédie a été vraiment bien jouée pour avoir distribué les rôles mercredi et avoir eu quatre représentations. En répétant je ne jouais presque pas, aussi si ça été une sorte de révélation ce soir. Ce qu'il faut dire à ma louange c'est que je n'ai jamais eu moins peur de ma vie,je ne craignais qu'une chose, c'est qu'il n'y eu pas assez de monde. Je vois du reste que plus il y a de public moins on s'intimide, donc pour l'aplomb j'en ai eu à revendre, oh mais là, vous savez, je me fichais de mon public, je jouais pour moi, aussi en ai-je été récompensée à certains mots, gestes, inflexions, par de ces murmures et de ces applaudissements qu'on sent sincères. On a ri aux choses drôles. Et Soutzo s'étant animé vers la fin a aussi fait rire. Vous savez quand il parle de galions.
Bref mes chers amis, je me suis révélée. Pauvre Sarah Bernhardt ! Non, sans blague, je m'en suis bien tirée et comme Gavini m'a amené au salon et qu'on me complimentait je répondais en exagérant l'éloge pour ne pas être trop bête !
Plancy mène le cotillon avec moi. Le théâtre est enlevé en un quart d'heure et ceux qui ne dansent pas se réfugient au salon bleu et chez moi.
Seulement voilà qu'au milieu des danses, Berthe fait je ne sais quelle grossièreté à Blanc, elle a je crois refusé impoliment de l'accepter dans une figure. Blanc aussitôt va trouver Lancaster et lui annonce un de ses amis pour le lendemain et va causer avec Lahirle pendant que Berhe aussi peureuse que bête demande à me parler. Je conduisais le cotillon ! En un instant je suis au courant et vais trouver Lahirle et Blanc. Pauvre moi. Danser avec tous pour n'offenser personne, conduire la machine, Gabriel qui part après-demain et puis le duel. Vous vous imaginerez comme vous voudrez comment j'ai fait.
Lancaster avait déjà causé avec son ami Bertin, quand Berthe me dit de ne pas dire à son mari ni à Bertin qu'elle venait de charger Alexis d'aller trouver Blanc et de lui montrer ces mots de sa main, avec la date, sur sa carte, signé: cher Prince je suis désolée d'avoir cédé à un moment de colère irréfléchie et je regrette beaucoup que tout cela soit arrivé à cause de moi. Berthe Lancaster.
C'est stupide, ça frappe faux et ça l'humilie. Pendant ce temps là le cotillon s'achève ou plutôt je le fais cesser et on soupe à une grande et à de petites tables. Les acteurs ensemble plus le souffleur et le régisseur, plus Mlle Dureau et M. de Plancy et Berthe. Comme il n'est que près de trois heures quand on finit, on redanse, il y a beaucoup moins de monde, on rit d'avantage. Le grand succès a été à Bizinsky qui s'était assis en magot par terre pour empêcher les danseurs de se prendre les pieds dans une fente qui s'était faite dans la toile. Et M. de Las Cases chaque fois que la figure du quadrille l'amenait auprès de ce magot levait son pied comme s'il avait peur de marcher dessus en ajoutant après: moi, je ne connais pas ce monsieur. Et moi j'amène catéchiser Robert qui ne demande pas mieux, mais n'en convient pas et qui fera une jolie scène à sa femme en rentrant, j'en suis certaine. Cette jolie dinde a des idées et puis des platitudes après... J'écris une lettre à Blanc que lui portera cette nuit Alexis, avant l'arrivée des témoins. [Mots noircis: toujours moi] et ce Lahirle qui vient dire: vous comprenez Mademoiselle, cela vous regarde absolument, j'ai causé avec Mme Lancaster et elle m'a dit que la seule personne qui ait de l'influence sur son mari c'est vous !
Enfin, j'espère que Blanc m'écoutera et se contentera des excuses de la femme.
A quatre heures il ne reste que Géry, Mme de Bailleul et Wodzinsky qui revient d'une autre soirée après avoir été déjà ici.
Géry et moi à flirter dans un coin tout en pataugeant dans l'affaire Arnaud; Dina nous tournait le dos et causait avec Wodzinsky.
Ce cher Gabriel, je lui raconte en blaguant tout ce que j'en pense pour de bon. Il est adorable mais je crois qu'il ne flirte pas parce que ça l'amuse, il est complaisant et il voit que ça m'amuse. Nous prenons du thé jusqu'à cinq heures et puis me voilà.
Tout cela m'a changé l'impression. Attendez les Krishaber voulaient absolument que je joue 'TEtincelle" chez eux. Vous comprenez cela me flatte. Donc je disais oui jusqu'à trois heures, imaginez-vous cela, à la fin on voulait se changer et aller aux Halles et puis Gabriel me propose d'aller l'aider à lui faire ses malles. Qu'est-ce qui ? oui, oui, tout cela m'avait effacé l'impression qui peut se résumer en quelques mots et un soupir à travers des sourires. Quel dommage qu'on n'en puisse rien faire !
Il est heureux qu'il parte demain ou mercredi, cela pourrait se gâter et jusqu'à présent il n'y a rien eu à regretter... Il est vrai que cet archange est si complaisant ! Il rit parce que je le compare au Petit abbé, lui qui est si grand et qui a toute sa barbe. Il est sept heures du matin... Ça ne change rien à la chose... Gabriel est un ange mais Arnaud est mieux fait que lui et a plus de chic, plus de caractère, plus de vigueur. Arnaud cause une sensation plus violente, plus sérieuse, plus... bête peut-être mais qui vous coupe la respiration tandis que Gabriel c'est l'idéal, le charme, une musique lointaine pendant le crépuscule, des tendresses pures; des paroles basses, quelque chose de ravissant... une voix dans le lointain. Et sans l'ombre de ridicule voilà le tour de force ! Du reste il ne se rend pas compte de l'effet qu'il produit, il ne pose pas et voilà le secret.
Je voudrais savoir si tout le monde pense comme moi... beaucoup de monde au moins... les autres le trouvent simplement bien élevé et calme. On va même jusqu'à dire qu'il n'a pas un feu d'artifice d'esprit sur lui. Il est évident qu'il ne viendra pas faire de l'esprit dans un salon, il n'en fait pas métier [Mots noircis: non. Mais cela ne lui irait même pas, il a de l'esprit je l'ai dit déjà.] Eh bien je suis toquée d'... Arnaud et de l'autre aussi mais autrement.