Monday, 1 September 1879
Lundi, 1er septembre 1879
Hecht s'était absenté hier de cinq à dix heures pour dîner à Puy chez les Carvalho et pour voir Dumas et ses autres amis, à dix heures il était revenu et nous faisions de la musique. Ces dames ont parlé politique, je m'en suis bien gardée, surtout je me suis gardée de parler de Gambetta devant ces dames qui en parlaient légèrement.
Hecht l'imite parfaitement, tout en posant il me l'a imité et nous en avons parlé. Je fais attention à ce que dit ce Juif parce qu'il est l'écho de l'autre.
A minuit on s'est séparé et Hecht est parti ce matin à huit heures. Nous sommes de grands amis.
Madame et Mademoiselle Poitrineau sont venues me voir. Ce sont deux bourgeoises dont nous avons fait la connaissance ici. La fille est très belle. Les miens sont allés faire une excursion et moi j'ai peint le vieux Karageorgevitch qui s'est, pendant les deux heures qu'a duré la pose, disputé avec sa femme qui était couchée sur mon canapé.
J'espère que vous vous êtes aperçus du grand changement qui se fait en moi petit à petit. Je suis devenue sérieuse et raisonnable et puis je pénètre plus avant dans certaines idées, je comprends plusieurs choses que je ne comprenais pas et dont je parlais selon les circonstances sans conviction...
J'ai saisi aujourd'hui par exemple que l'on peut avoir un grand sentiment pour une idée et qu'on l'aime comme on s'aime soi-même.
Le dévouement aux princes, aux dynasties me touche, m'enflamme, me fait pleurer et me ferait peut-être agir sous l'impulsion directe de quelque chose d'émouvant mais il y a au fond de moi un sentiment qui m'empêche absolument de m'approuver dans toutes ces fluctuations cardiologiques. Chaque fois que je pense aux hommes, grands, qui ont servi d'autres hommes mon admiration pour eux boite et se dissipe. C'est une espèce de sotte vanité peut-être mais je trouve presque méprisables tous ces... serviteurs et, je ne suis réellement royaliste qu'en me mettant à la place des rois. Et voyez-vous Gambetta n'est pas un vulgaire ambitieux, il faut que l'intuition qui me le fait penser soit forte et motivée pour que je le dise sincèrement après avoir été pendant trois ans bercée par la presse réactionnaire.
Pour moi, je veux bien encore me voir inclinée devant des rois mais je ne puis pas adorer ou estimer complètement un homme qui le ferait. Ce n'est pas que je refuse les rayons... Non, il est bien entendu n'est-ce pas que je serais ravie d'être la femme d'un attaché à une ambassade ou à une cour (seulement ils sont sans dots ces gens-là, et en veulent) mais ici je parle de mes sentiments intimes. J'ai toujours pensé cela mais on ne sait pas toujours dire ce qu'on pense. Je veux bien d'une royauté constitutionnelle comme en Italie ou en Angleterre et encore ! je me révolte de voir ses saluts à la famille royale, c'est une humiliation inutile. Quand le roi est sympathique comme l'était Victor Emmanuel qui représentait et *servait* une grande idée, ou comme l'est la reine Marguerite qui est adorable et bonne, passe mais ce sont des accidents heureux. Et il est bien plus naturel d'avoir un chef éligible et par conséquent éternellement sympathique, entouré d'une aristocratie intelligente.
L'aristocratie ne se détruit pas et ne se crée pas en un jour, elle doit se maintenir mais ne pas se renfermer pour cela comme dans une citadelle stupide.
Mais les anciens régimes sont la négation du progrès et de l'intelligence ! On crie contre des hommes, qu'est-ce donc que cela !
Les hommes passent et on s'en débarrasse quand on n'en veut plus. On me dit que le parti républicain est plein d'hommes tarés. Je vous ai déjà dit il y a des mois mon idée là-dessus. On me parle de haine absurde contre les personnes des rois. Ce n'est pas là la question. Ce n'est pas l'homme qui est mauvais, c'est la fonction qui est inutile. Je respecte les familles illustres, il y en eu, il y en a, il y en aura; le pays doit les trouver mais de là à se mettre sur le dos un homme et sa postérité, irrévocablement, stupidement ! non, pas cela ! Je ne dis rien contre la puissance de la race, au contraire, voyez le prince Jérôme et son fils Victor, eh bien si ces gens en entrant dans la vie publique justifient par leur talent, leur naissance on en fera des présidents de la république.
Le césarisme, copie des romains.
Pourquoi copier ! Si les intrigues et les manœuvres déloyales trompent le peuple ce sera sa faute ! Mais avec les rois il est dispensé de tout effort d'intelligence et n'a même pas la chance de bien choisir même quatre fois sur dix. C'est le vague, l'inconnu, la routine, l'imbécilité et la lâcheté. Si le peuple est bête et choisit mal, c'est qu'il ne mérite rien de mieux.
Ces réflexions sont des réponses aux choses qu'on a l'habitude dire contre la république.
Mais entendons-nous... Ma république est une république éclairée, polie, aristocratique. (1) que vous dirai-je... Athénienne. Il l'a dit.
(I) Aristocratique, cela demande des réflexions et des explications. Aristocratique de race absolument *confirmée* par les manières et l'éducation à défaut d'intelligence. Oui car dans les relations de la société ce sont des choses dont l'influence ne se peut nier. Du reste il y a qu'une égalité possible , c'est l'égalité devant la loi, toutes les autres égalités sont de mauvaises farces inventées par les ennemis de la liberté et réclamées par des ignorants.