Saturday, 22 February 1879
Quelle différence avec Paris ! Ici je m'éveille toute seule, les fenêtres sont ouvertes toute la nuit. La chambre que j'occupe est celle où nous prenions nos leçons de dessin avec Bensa il y [a] de cela sept ans. Je vois le soleil qui éclaire peu à peu les arbres près du petit bassin du milieu du jardin comme je le voyais alors tous les matins. Ma petite salle d'étude a le même papier, celui que j'avais choisi moi-même. Elle est sans doute occupée par quelque sauvage Anglais. Je l'ai reconnu à cause du papier car on a organisé un corridor qui me trouble. La chambre où je suis était une vitrine.
Il fait beau !
Nous mangeons au London House et c'est ce que nous ferons tout le temps que je resterai à Nice. On y voit tout le monde surtout au carnaval. Francia, Laurenti, Saëtone !
Mais j'ai fait une bêtise. Je suis allée à la vente de charité du square Masséna. Il fallait rester en dehors de tout cela... mais c'était pour voir Paul achetant une fleur à la petite Eristoff qui est ici avec Mme Tutcheff et son frère. Paul est amoureux d'elle depuis sa sortie de pension. Il y a de cela deux ans elle vint à Gavronzi mais aussitôt qu'on eût vu ce qu'il en était on fit partir la belle. Paul lui écrivit et Constantin Eristoff interceptant la lettre fit croire à sa bécasse de sœur qu'on ne la demandait pas en mariage mais que... au contraire. Mme Tutcheff se chargea du reste, son amant écrivit à Paul une lettre d'injures et évita continuellement de se rencontrer avec lui.
Il y a un mois Paul fit tout au monde pour le rencontrer mais en vain. Cette fois il a vu la sœur, ce qui est un évènement de genre tout différent mais qui le jette dans le plus grand trouble. Inconnu il lui serait facile de parvenir à voir l'infante, mais dans l'état actuel des choses, il lui est impossible de se justifier car on lui a *fait* croire qu'il avait les intentions les plus basses, poussé par nous pour se venger de la Tutcheff. Vous voyez ça d'ici.
Mon désormais unique frère est resté jusqu'au matin chez moi mais nous n'avons rien trouvé. En effet il n'y a rien à faire tant que nous ne savons pas la pensée de la jeune fille. Deux années changent un femme. De timide et d'innocente brebis on peut devenir une petite demoiselle fort dégourdie et tomber en admiration devant les misérables gommeux qui daignent, rarement, orner les salons de Nice de leur présence.
Hier nous sommes allés à Monaco. Ce que ce règne de cocottes est répugnant, je ne dirai jamais assez. Je ne suis entrée que pour dix minutes dans les salles mais cela m'a suffi, ne jouant pas. Mme Abaza venue pour le théâtre a exprimé son enthousiasme de me rencontrer. Nous avons écouté un opéra-comique dans la nouvelle salle qui est fort belle et du goût du jour. Garnier *fait !*
*Les deux peintures des vestibules sont ravissantes avec ce truc d'éclairage électrique.*