Wednesday, 7 August 1878
Je ne répondrai rien à cette nouvelle lettre de Multedo.
Mont de Marsan 5 août 1878 Mademoiselle, Je sollicite de votre bonté une faveur que vous me refuserez pas, j'espère. Un refus, le silence seraient trop rigoureux. Voudriez vous me rappeler le nom de famille de votre bonne et charmante cousine. Mademoiselle Dina ? J'ai absolument besoin de lui écrire, et je n'ose le faire en écorchant son nom.
*Si vous vouliez me faire un grand honneur, vous ajouteriez à l'indication que je vous demande quelques mots pour me dire combien de temps vous restez encore à Soden. C'est cependant extrêmement intéressant, car je crains de vous écrire après votre départ et que mes lettres n'y restent en souffrance.*
*Je n'ose espérer que vous vous montriez bonne jusqu'au au point de me faire savoir si vous vous trouvez bien du traitement que vous suivez, ce qui est d'un grand intérêt pour moi, et si vous daignez ne pas oublier tout-à-fait l'admirateur le plus humble et le plus fervent, l'ami le plus dévoué que vous ayez.*
*Je mets à vos pieds mes profonds sentiments de respectueux dévouement. A. MULTEDO*
Nos Russes s'amusent à m'envoyer des photographies, incognito. Hier c'était une bougie et un papillon avec cette légende: Prenez garde. Aujourd'hui une oie avec ces mots: le Portrait de celui que j'aime. Ce sont je crois les Coubé qui sont très gentils et qui me serviront à Pétersbourg si Mme Coubé ne meurt pas. Cette pauvre petite femme a vingt ans à peine et déjà deux bébés. Je la crois phitisique... autrement elle a un type charmant... De superbes cheveux blonds, très blonds; des yeux verts et des cils aussi blonds que les cheveux. Le teint d'une rousse et cet air de douceur extrême sous lequel se cache la fermeté pour ne pas dire un autre mot, des femmes aux cils blancs. Pas de corps, grande souple... un nez presque aquilin mais adouci; et dans sa tournure un abandon, une mollesse, une souplesse maladive qui fait penser aux vierges du Moyen-Âge ou bien à quelque vieux portrait de jeune fille en habit de cheval avec un feutre à plumes flottantes et tombantes comme toute la personne.
Mon Dieu, faites que j'aille à Rome. Si vous saviez mon Dieu comme j'en ai envie ! Mon Dieu soyez trop bon pour votre créature indigne, mon Dieu faites que j'aille à Rome... C'est impossible sans doute... car ce serait être heureuse !
Ce n'est pas Tite-Live qui me monte la tête, car mon vieil ami est négligé depuis plusieurs jours à cause des Gans... non, mais rien que le souvenir de la campagne, de la place du peuple, du Pincio et de la Coupole au soleil couchant... et ce divin, cet adorable crépuscule du matin quand le soleil se lève et quand on distingue peu à peu...
Quel vide partout ailleurs ! Et quelle sainte émotion au souvenir de la ville miraculeuse, fascinatrice... Je crois que je ne suis pas la seule et qu'elle inspire à chacun des sentiments inexplicables qui tiennent à quelque mystérieuse influence... à quelque combinaison de... du passé fabuleux avec le présent sanctifié ou bien... je ne sais pas dire... si j'aimais un homme je voudrais le conduire à Rome pour le lui dire en face du soleil se couchant derrière la divine Coupole... si j'étais frappée de quelque immense malheur j'irais pleurer et prier les yeux fixés sur cette Coupole, si je devenais la plus heureuse des femmes et des hommes c'est aussi là que j'irais...
Quel aplatissement bourgeois en pensant qu'on habite Paris... Paris est cependant la seule ville au monde possible après Rome. Quel décourageant ennui quand on pense qu'on ne peut pas y aller...