Thursday, 7 March 1878
This morning on my way to the atelier I stopped at the Figaro to have published a two-hundred-franc reward for whoever finds Pincio. The first days I did not take it in, and now I cannot see a dog without a tightening of the heart.Ce matin en allant à l'atelier je suis passée au "Figaro" pour faire publier deux cents francs de récompense à qui me retrouvera Pincio. Les premiers jours je ne me rendais pas compte et maintenant je ne puis voir un chien sans un serrement de cœur.
^7^ [sans date] [à M. F. de Marcuard] On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les âmes charitables auxquelles je m'adresse.
Savez-vous une action plus indigne que voler un chien ? C'est lâche tout bonnement. Comment ! on prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la méchanceté.
Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas volé. Enfin !
Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine ?
Consolez-moi en me parlant de l'Italie.
[Marie]
Les étudiants espagnols donnent un bal ce soir chez M. Tarbé, rédacteur du "Gaulois".
Ces étudiants sont soixante-cinq ou soixante-dix, ils sont venus dépenser 60.000 francs à Paris pour s'amuser. On les fête partout, ils ont chanté et joué des guitares, mandolines etc, à l'Elysée et dans les ambassades et chez les ministres.
Comme cette semaine je ne vais pas à l'atelier l'après-midi, j'ai pris Dina et à une heure nous allons chez les Boyd où je prends Yorke et Berthe et nous allons au "Figaro"pour avoir des renseignements sur ce bal, on nous envoie au "Gaulois" où je donne le nom de la princesse Eristoff.
A trois heures nous recevions l'invitation. Bien, il fallait savoir si c'est un bal convenable. A qui le demander. La société s'est contentée d'aller au Vaudeville et moi à l'atelier. C'est dommage. Mais bah ! ni la première ni la dernière contrariété.
Demain on organise une partie pour aller voir "Les cloches de Corneville", opérette qui fait fureur et qui en est à sa 290^ème^ représentation je crois. On a invité des cavaliers et j'ai poussé Mme Yorke à inviter Paul de Cassagnac, qui ne viendra pas mais la trouvera très bête et ne sachant pas vivre. Il n'a pas même déposé de carte chez elle (ni chez la Fayet non plus).
Mais je la déteste ainsi que Berthe, c'est-à-dire que je ne les déteste pas mais je leur en veux diablement pour le masque qui a tout dénaturé.
D'ailleurs Monsieur va au faubourg Saint-Germain, les orléanistes le lui reprochent et il répond par un article où il dit qu'on peut être homme du monde et avoir des convictions et que
tires de Marie Bashkirtseff, Ed. Fasquelle, 1892, ,p. 91-92
d'ailleurs il n'a pas l'habitude de laisser ses opinions dans les antichambres.
Il y a des gens heureux. Je l'envie profondément, je m'impatiente et je joue de la guitare, pauvre misérable que je suis, ou de la mandoline, mais ça ne mène qu'à me rappeler l'Italie et m'attendrir avec tous ses airs touchants et toutes ses belles chansons.
[Mots noircis: Par moments une plus bête et surtout plus heureuse femme prendrait cela pour une sorte d'amour.]
[Quatre lignes cancellées : qui est la seule chose pour sortir de l'envie qui est un sentiment désagréable]
Et vraiment pour se débarrasser de cette envie atroce ce serait si commode ! Se confondre avec la créature, l'aimer enfin et alors l'envie se change en fierté. Oui c'est le moyen de sortir de ce sentiment désagréable et de le changer en quelque chose de charmant, malheureusement c'est trop difficile et compliqué, parbleu ! si ce ne l'était pas chacun le ferait et je ne me plaindrais pas de l'envier. [En travers : d'envier Cassagnac]
Naturellement j'aimerais bien me faire admirer [Mots noircis: si non aimer] de ce monsieur, surtout, et c'est pour cela que je *rage* plus que jamais de mon plus que jamais insupportable isolement. Vous croyez que je n'aimerais pas aller dans le faubourg Saint-Germain, aller dans le monde enfin et jouir de tous les amusements propres à mon âge, à mon éducation, à ma vanité ?
L'Art est grand mais je n'ai pas la force ! Je pleure et je suis malheureuse.
Et dire qu'aucun mérite ne peut m'aider. Rien que ma peau, rien que le caprice d'un homme !
Et le temps passe, passe, passe, sinistre, inexorable, atroce ! Mes mères sont trop heureuses que je *m'amuse* à l'atelier. "Tout le monde est plus tranquille comme ça".
Mais comprenez donc misérables que l'on ne vit qu'une fois ! Vous qui avez vécu vous devriez le comprendre ! Vous m'enterrez, vous me volez ma part de joie, de lumière, de vie I.
Ah! bien oui. Va te faire fiche ma fille. Oh ! les belles phrases, *lumière, vie,* allons donc !
Il n'y a plus rien à leur dire à ce sujet qui ne soit dit.
Je n'ai donc rien à faire, rien qu'à tomber dans une fausse indifférence, être abattue et profondément désespérée.
On admire mon application, on trouve que c'est admirable de n'aller jamais ni au Bois, ni au théâtre. Je ne veux pas de théâtre, où on paye sa place !!
A l'atelier on trouve que c'est admirable d'avoir quitté le monde pour le travail !!!
Je ne veux pas dire que je ne travaillerais pas si je vivais convenablement, au contraire je travaillerais mieux n'étant pas déchirée et tourmentée et tiraillée dans tous les sens.
Je me résigne à être abattue mais j'ai beau faire cela m'use, m'enlaidit... Et le temps passe, passe, passe.