Tuesday, 10 September 1877
C'est notre 30 août, la Saint Alexandre, fête de notre Empereur. Nous quittons Schlangenbad en toilettes pour aller droit à l'église à Wiesbaden.
Monsieur Denissoff nous aide à descendre de voiture et annonce la prise de Plevna. Maintenant Alexandre n'a plus qu'à devenir amoureux de moi. On a prononcé et chanté son nom pendant une heure. Je priais et pensais à lui, tant il m'est proche dans mes rêves.
Les demoiselles Gerbel m'ont priée de les présenter à Madame ma mère, ce que j'ai fait, et Mme Gerbel a fait connaissance avec maman et ma tante. Et comme elles sont parentes de Lautrec tout cela se passe très vite dans l'église même après la messe. A vrai dire je suis toute déshabituée d'être bien traitée et recherchée.
C'est aussi la fête de Batourine, nous allons voir Madame (Monsieur est en Russie). Et puis Lautrec me mène chez les Lieman.
Si jamais il y eut ravissement, bonheur réel, joie sincère, ce fut là. Elles m'ont mise en pièces. On ne peut pas ne pas les aimer, ne fut-ce que pour cette bonté, cette simplicité, cette sympathie exaltée allemande, et si sincères ! De là chez les Gerbel qui m'ont admirablement reçue, ce dont Lautrec fut charmé. Mme Gerbel est une excellente femme pas envieuse, ce qui est superbe chez une mère de quatre filles. Et puis après avoir mis une robe courte, à la musique où je passe trois heures dans un troupeau de demoiselles. Et la même chose le soir.
Un officier dont je ne sais pas le nom, mais je sais qu'il a un von, s'est promené avec nous. J'étais endormie et me mis à blaguer sur M. Thiers qui a été ruiné par les radicaux et sur M. de Bismarck qui sera perdu par les Turcs. Car je voulais que les Prussiens fussent turcophiles et la preuve c'est que Suleiman Pacha n'est autre qu'un Hermann von Zuleimann que Bismarck a promis de faire baron à la fin de la campagne. Von Zuleimann fait fortune et vers neuf heures du soir tout Wiesbaden se répétait cette bêtise. Mmes Lisander, femme du sénateur etc. etc. Lisander de Pétersbourg, Liemann, Romanoff et Gerbel formaient un cercle avec Lautrec pour cavalier et encore les neuf demoiselles l'enlevaient-elles de temps en temps. Lautrec qui fait l'article comme peu de personnes au monde, est ravi du baron von Zuleimann, car toutes ces dames en ont parlé à ma tante. Et comme je le dis vers neuf heures du soir la blague ayant fait le tour de la promenade m'était revenue. Quoique un rien, cela m'a fait plaisir, et j'ai trouvé ce Hermann drôle oubliant que je l'avais inventé, comme les menteurs de Marseille couraient voir la baleine au port.
Mlle Lisander est une grimacière de trente ans, jolie si l'on veut, un peu manche à balai; la plus réservée de toutes, donc celle que je désirais le plus. La mère est une bonne femme assez simple. Nous voilà presque entrées dans la meilleure société russe d'ici.
Je suis toujours sottement flattée quand comme ici on fait de moi quelque chose d'extraordinaire. Moi qui passe ma vie à le désirer et à l'attendre, je semble tout étonnée lorsque cela arrive, et me tourne de tous côtés comme pour voir si c'est bien pour moi et s'il n'y a pas quelqu'un à côté de moi.
Sans Lautrec nous ne saurions rien de ce qui se dit et nous serions autrement regardés. Il a mis son amour-propre dans nous et c'est un habile homme.
Pas un cavalier. Voilà qui est bizarre. Ceux du bal ne se sont montrés qu'à la fin de la promenade et avec la Merenberg et la princesse de Turn et Taxis. Et d'autres dames allemandes.
C'est très agréable toutes ces dames mais assez ennuyeux.
Il paraît donc déjà que nous révolutionnons Wiesbaden.
Nous retrouvons vers dix heures maman qui était restée à l'hôtel, malade. Et on bavarde jusqu'à minuit. Dina n'est pas sortie le soir, non plus, elle a reçu une lettre de sa mère et a un mal de tête.
Avant mon arrivée, elle jouait les Marie Bashkirtseff étant très élégante. Elle plaît à beaucoup de monde. Mais comme je suis plus jolie je l'efface quelque peu.
Il n'y a pas de cavaliers. Je ne compte pas les officiers. Denissof est un Russe marié. Il y a encore un ou deux que je connais, mais absolument nuis.
Je suis tout étonnée d'avoir si facilement fait des connaissances. Ce doit être partout ainsi quand on est comme tout le monde. Je suis toute surprise de ne trouver que bienveillance... après Nice...