Thursday, 30 August 1877
Je n'ai pas parlé et ce soir à Wiesbaden nous avons appris que Chibka est aux Russes, que les Turcs sont battus (du moins dans le moment) et que de grands renforts nous arrivent.
Cette nouvelle nous est communiquée par [En travers : le baron von Bechman] attaché d'ambassade à Paris, qui a été décoré par la France pour des trahisons et qui est rentré en faveur de Bismarck en lui livrant le comte d'Arnim. Mme Bechman, à ce qu'on me dit, a fait beaucoup d'avance qui se sont couronnées ce soir par la communication de cette dépêche, qu'ils ont par l'ambassade, qui annonce de bonnes nouvelles pour nous. Lautrec va je crois être notre trait d'union.
Il y a un beau skating à Wiesbaden, j'ai patiné.
Au retour j'ai eu une nouvelle conversation... ou plutôt non, j'ai parlé de l'affaire de toujours et après m'avoir exaspérée par un silence honteux, on m'a rendue folle en criant que je ne savais ce que je voulais, que je faisais des scènes pour tout, que toujours, dans tout et pour tout je ne faisais que des querelles etc. etc. Toujours, dans tout et pour tout, ces trois phrases répétées avec des variations infinies, entremêlées de souvenirs de ce que j'avais fait en Russie ou à Spa, ou à Baden-Baden. On ne peut rien contre un parti pris. Et il est impossible de raconter ces réponses infâmes, lâches, imbéciles, entêtées, sur un seul point quoi qu'on dise, supplie, maudisse, pleure !
Rien de plus navrant et risible que de parler de recommandations à l'ambassade avec des larmes, des cris. Je criais parce qu'on m'empêchait de parler en criant des stupidités.
Et c'est aussi impatientant en diable. Il y a des choses qu'on est gêné de préciser, d'exiger, et [on] m'y forçait pour m'embarrasser.
Peut-on être aussi... mauvais, mauvais, mauvais !
Je me pleure comme j'ai pleuré le pavillon dont on m'avait dégoûtée.
Qu'est-ce que ça coûterait de me répondre amicalement, de tâcher avec moi de trouver quelque moyen, au lieu de me blaguer impitoyablement, de m'exaspérer ! !
Quoi de plus horrible qu'un drame à propos d'une invitation. On est tout honteux d'insister sur ces choses-là...
- Tu ne sais pas ce que tu veux, tu fais cela dans tout, en tout, et pour tout.
Et puis, voilà.
A présent je ne veux plus rien, ce que je dis c'est par un dernier acquit de conscience, mais je ne veux plus rien. Comment puis-je m'amuser, ou sortir, ou danser ?
J'ai perdu la confiance, en moi-même et en tout. J'ai peur de tout. Et tous mes plaisirs futurs sont tellement arrosés de larmes et couverts de souffrances, d'exaspérations et d'humiliations qu'on ne les voie plus à travers et que je serais honteuse d'en jouir.
[Bas de page enlevé par Marie]
Quand j'étais petite on faisait précéder tous mes plaisirs d'une scène de trois heures, ce qui ne m'empêchait pas du tout d'être "adorée", et bien ! Je ne jouissais de rien, j'avais pleuré tout le plaisir que j'aurais pu avoir. C'est ainsi à présent.
Et je suis encore plus triste quand je me mets à regretter que cela soit ainsi, et à pleurer de ne pas [Rayé : pouvoir] jouir de ce que j'obtiens dégoûtée, inquiète, énervée, craignant tout et n'osant faire un pas [Bas de page enlevé] ou dire un mot.
J'ai beau écrire, on ne comprendra jamais quelle importance peuvent prendre les plus misérables choses, et comme on peut en être malheureux.
Que pourrais-je sacrifier pour vivre ? Tout. Sans exceptions et restrictions, tout, tout. Et comme ce serait mal, j'en serais punie par des remords que j'aurais mérités. Et soyez tranquilles, je ne m'en plaindrai pas !
Dans des moments comme celui-là je me demande très sérieusement: à quoi bon tout ce que je désire ? Et je ne comprends ni le monde, ni la gloire, ni l'amour.
Je suis morte. Comment ne pas être au désespoir ?