## Mercredi 13 décembre 1876
Je respire, et je vais me promener à pied avec ma tante, Dina et Bihovetz. Les autres dansent au Cercle de la Méditerranée pendant que je subis le dîner que vous allez voir. Broussais, à force de vivre avec Pélikan qui est sourd, crie à tue-tête. Je me tais et je pense que j'ai dix-huit ans et que les autres dansent là-bas.
Broussais m'a voué un culte et ce grossier personnage m'accable de louanges sous forme de conseils amicaux. On parla du consul. - C'est un misérable - dis-je, et, si il veut l'entendre, je le lui dirai à lui-même. - Elle a raison, fait Broussais, pourtant il faut le plaindre, comment veut-elle qu'il fasse, il a des enfants... mais son devoir serait pourtant de protéger tous les Russes, je le lui ai dit et je l'ai même nommé canaille, et il ne m'a pas osé répondre. Cette phrase suprêmement délicate lancée, il reparla de moi, de mon sort, de mon mariage. - Je vous ai déjà dit, Monsieur, que je ne veux pas me marier. Parlons des grenouilles au microscope comme ce matin. - Eh, voilà la jeune nature, le jeune oiseau, voyez ! Et on m'a dit qu'elle était amoureuse de ce... neveu du je ne sais plus qui, du cardinal Antonelli et qu'elle était même sa fiancée, tout était arrangé, mais que lui avait été léger et parti.
Je vous laisse à juger l'effet. - C'est un mensonge - dis-je d'une voix calme, mais très pâle. Maman, ma tante et Dina ne savaient comment me regarder ni ce que je ferais. Dès cet instant je suis devenue comme glacée, je suis restée jusqu'à la fin du dîner et m'en vais, froide et silencieuse. Pousser un grand cri, tomber par terre et pleurer toutes mes larmes serait un suprême soulagement, surtout si j'allais faire une scène chez les miens après. Mais, comme hier, je me suis contenue, mes yeux sont secs, c'est à peine si je me plains, mais mon appartement est isolé et personne ne m'entend.
Mon Dieu enseignez-moi ce que je dois faire ? Je supposais tout, je me disais qu'on en parlerait, mais entre raconter une chose et la voir s'accomplir il y a un abîme. À force de m'imaginer ce qu'on disait, je m'y étais habituée et je l'admettais tacitement, mais se l'entendre dire ! Vous, mon Dieu qui voyez dans mon âme, Vous seul comprenez toute la profondeur de ma blessure et toute l'horreur de mon humiliation.