Monday, 21 August 1876 (9 August) and Tuesday, 22 August 1876 (10 August) — Poltava
Monday, 21 August 1876 (9 August) and Tuesday, 22 August 1876 (10 August) — Poltava
Il y a loin de la vie d'ici à la franche hospitalité d'Etienne et de Marie qui m'ont cédé leur chambre et qui me servaient comme des nègres. Mais aussi c'est bien différent. Là j'étais en pays ami, chez moi; ici je viens bravant les relations établies et foulant sous mes petits pieds des centaines de querelles et des millions de désagréments.
Mon père est un homme sec, usé, froissé et aplati dès son enfance par le terrible général, son père. A peine libre et riche il s'est lancé et à moitié ruiné.
Tout bouffi d'amour-propre et d'orgueil puéril, il préfère paraître un monstre que montrer ce qu'il sent surtout lorsqu'il est ému par quelque chose et en cela il est comme moi.
Un aveugle verrait combien il est enchanté de m'avoir et il le montre même un peu quand nous sommes seuls.
A deux heures nous sommes partis pour Poltava. Mon père, moi et Pacha, puis Paul et le petit prince.
Ce matin déjà nous avons eu une escarmouche à *l'occasion* des Babanine et en voiture mon père s'est permis de les insulter au nom de son bonheur perdu, accusant en tout grand-maman. Le sang m'est monté au visage et je lui dis durement de laisser les morts dans leur tombeau.
— Laissez les morts ! s'écria-t-il, mais c'est-à-dire que si je pouvais prendre les cendres de cette femme et les...
— Taisez-vous ! Vous êtes un impertinent et un mal élevé !
— Chocolat peut-être impertinent et pas moi !
— Vous et tout ceux qui manquent de délicatesse et d'éducation ! Je ne veux pas qu'on parle ainsi. Si j'ai la délicatesse de me taire il est ridicule que les autres se plaignent. Vous n'avez rien à faire avec les Babanine, mêlez-vous des affaires de votre femme et de vos enfants, quant aux autres n'en parlez pas comme je ne parle pas moi de vos parents à vous. Appréciez mon savoir-vivre et faites-en autant.
Tout en parlant ainsi j'éprouvais la plus grande admiration pour moi.
— Comment pouvez-vous me dire des pareilles choses !
— Je les dis, je les répète et je regrette d'être ici, car vous ne savez pas comment on se comporte avec ceux qui viennent en visite.
Je lui tournai le dos car j'étouffais de larmes et de rage de pleurer.
Et lorsque mon père commença à rire, embarrassé et confus, essayant de m'embrasser et de m'attirer dans ses bras, je redoublai d'admiration pour ma persone et lui opposai la résistance la plus énergique.
— Allons, Marie, faisons la paix, nous ne parlerons jamais de cela, je n'en parlerai jamais, je te donne ma parole d'honneur !
Je repris ma pose naturelle mais sans donner aucune marque de pardon ou de bienveillance, ce qui fit que *Papa* redoubla d'amabilité.
Mon enfant, mon ange (je me parle à moi-même) tu es un ange, un ange positivement ! Tu savais toujours comment te conduire mais tu n'étais pas en état; à présent seulement tu commences à appliquer tes théories à la réalité ! Tu es digne de tout, je t'adore.
Nous avons pris du thé à l'hôtel, à Poltava mon père est roi mais quel affreux royaume !
Mon père est archi-fier de ces deux chevaux isabelle, lorsqu'on nous les avança avec la calèche de ville je daignai à peine dire "très jolis".
Nous fîmes le tour des rues., désertes comme à Pompeï. Comment ces gens-là peuvent-ils vivre ainsi ! Je ne suis pas ici pour étudier les mœurs de la ville, ainsi passons.
— Ah ! fit mon père, si tu étais venue un peu plus tôt, il y avait du monde, on aurait pu arranger un bal, ou n'importe quoi. A présent il n'y a pas un chien, la foire est finie.
Nous avons été dans un magasin commander une toile à peinture. Ce magasin est le rendez-vous de la gomme de Poltava. Mais nous n'y avons trouvé personne.
Au jardin de la ville, la même chose. Mon père, je ne sais pourquoi ne veut me présenter personne. Peut-être est-ce la crainte d'une trop forte critique. J'attendais avec impatience l'arrivée de Miloradovitch, en attendant le dîner je pris le bras de Paul pour faire un tour au jardin et demander si Miloradovitch était prévenu.
— J'ai envoyé chez lui, dit Paul, et il viendra tout à l'heure, ici sans doute, ne nous trouvant pas à l'hôtel.
J'ai pris mon frère à part pour savoir cela, parce qu'il me semble que mon père fronce le sourcil et pense que j'ai des plans... et cela me déplaît.